31/05/2023

carnet | mai ///2023

 

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100 mots, tous les jours ou presque posés comme ils viennent... 

crnt|31•05•23

Observer la vie de l’intérieur. Être en attente, en veille du monde, de son mouvement, de son souffle, d’un signe. Respirer la vie du dehors, lui donner du relief, du volume pour mieux l’arpenter, la ressentir et l’aimer. Écrire ces mots comme si un fragment de soi se révélait par magie. Écrire ces mots pour ressentir le vivant autour, l’apercevoir au coin d’une rue, entendre ses pas au bout du chemin, loin, perdu dans la campagne accueillante, fragile dans cette période de renouveau. Observer la vie dans sa splendeur quotidienne parfois sombre, parfois gracieuse, souvent incontrôlable, puissante dans ses pulsions.


crnt|30•05•23

sur les lignes du tram, le regard du dedans, la vie au-dehors. Faire et refaire régulièrement le même trajet, trois fois par semaine depuis bientôt deux ans et se demander quel sens à donner à ce temps passé dans les transports en commun, se donner plein de raisons pour arrêter le mouvement, rentabiliser les minutes écoulées dans l’indifférence de chacun ou rêver à une autre existence. User le temps, s’en faire un allié, accepter ses fantaisies et crier au monde entier, à qui veut bien l’entendre que tout ira bien et, au fil des heures, les trajets s’égrainent, demain encore.


crnt|25•05•23

sur les lignes du tram, le regard du dedans, la vie au-dehors. Un entresol comme une indécision ni en bas ni en haut, mais quelque chose qui a du sens au milieu de, avec et sans bordures. Et puis, ça interpelle ce mot d’entresol, c’est comme une parenthèse dans un espace déjà défini dans une norme établie entre le rez-de-chaussée et le premier étage. Et c’est quand on prend conscience de l’un ou de l’autre qu’un possible s’offre à nous, l’entresol. Alors, lui accorder un peu d’attention, de la curiosité, observer sa structure, ce qu’il offre, ce qu’il tait ?


crnt|22•05•23

sur les lignes du tram, le regard du dedans, la vie au-dehors. Égrainer depuis bientôt 20 ans les jours de mai jusqu’à ce jour à deux chiffres identiques, pareil à deux individus en position de prière, mémorial de nombreux souvenirs, rappel de ton existence. Ici, c’est la vie au-dedans d’une ligne interrompue trop tôt, c’est le lieu où tout s’est arrêté et s’est joué en quelques minutes, quelques secondes irréversibles tendues jusqu’à la fracture. Après, le temps a dû s’accélérer, se multiplier jusqu’à se frotter à l’irréel, l’inconcevable, alors que le tien rentrait dans une éternité insolente impossible à imaginer.


crnt|19•05•23

Du ciel bleu, du vent et de la fraîcheur. Les feuilles de l’érable japonais valsent de gauche à droite et de droite à gauche dans un rythme atypique. Des branches entières se soulèvent dans un frémissement instable. C’est comme une conversation agitée, saccadée, quelque chose de vivant qui s’exprime et s’accroche à la colonne vertébrale de l’érable, écoute et imprime le mouvement perceptible de chaque feuille étoilée. L’esprit du temps passé réactualise le présent à petites touches visibles dans le scintillement des astres de la nuit abandonnant au lever du jour les traces indélébiles du souvenir que le vent emporte.


crnt|16•05•23

sur les lignes du tram, le regard du dedans, la vie au-dehors. Et si tout avait pris de l’ampleur là, au commencement de l’heure bleue comme si le rythme du temps se comptait en battement d’ailes, le regard tendu vers un horizon brumeux dans lequel se serait égarée la lumière fragile des matins de printemps ? Les coquelicots en fleur prospèrent dans les recoins sauvages délaissés par le bitume. Le jasmin enrobe cette couche instable de l’espace prisonnier de la chaleur du soir, celle qui plombe la ville les soirs d’été, celle qui invisible s’échappe des trottoirs, de la chaussée.


crnt|10•05•23

Tempête de mots. Envie d’en découdre dans un cri intérieur. Peut-être une forme de libération au bout. Doute. Atmosphère chargée en revanche du lendemain. Juste fermer les yeux, se recentrer, inspirer lentement, sentir ses poumons se gonfler, expirer dans un souffle conscient de la vie en soi. Ralentir le temps et l’habiter dans tout son espace, plus loin encore, débusquer ses replis, les déplier un à un et s’y lover. C’est comme habiter les recoins de son esprit jusqu’à s’y fondre et confondre hier, aujourd’hui et demain, sans que la vie s’arrête pour autant, sans prendre garde à son ombre.

 

crnt|09•05•23

sur les lignes du tram, le regard du dedans, la vie au-dehors. Ciel uniforme. Dans le tram, la rue s’éloigne à sens inverse. Ligne de fuite abstraite au loin. Le monde à contre temps et les rails s’éloignent liés à la chaussée alors que l’avenir se joue dans mon dos. Température élevée, atmosphère lourde dans le tram. Trop d’humidité dans l’air. Mais le corps régule, s’adapte. Dehors, la pierre blanche éclaircit la rue, suspend l’humeur chagrine d’un matin chargé en gouttelettes de pluie fine. À peine la barrière du Médoc franchie, le tram repart abandonnant voyageurs pressés, capuches et parapluies.


crnt|04•05•23

sur les lignes du tram, le regard du dedans, la vie au-dehors. Croisé le petit homme à la casquette blanche, tête souvent dans les épaules, les mains dans les poches de son blouson. Un bonjour, un léger sourire et c’est un trou noir que mon œil capte ce matin. Suis incapable de me souvenir de ce détail et me demande pourquoi aujourd’hui. L’apparition de ce flash qui clignote dans ma tête me surprend, je recherche dans mes vagues souvenirs comment j’ai pu ne pas le remarquer. Je marche vers le tram, les voitures s’arrêtent au feu rouge, un bus aussi.


crnt|03•05•23

c’est hier dehors la nuit l’hiver et le tram descend la rue fondaudège dans un frottement de roue dans cette sensation de froid dans ce son métallique qui s’installe au creux de l’oreille quand le regard attrape au passage dans un mouvement à peine perceptible de l’œil la faille dans le mur l’ouverture rectangulaire à l’étage et cette fenêtre éclairée les rideaux opaques la lumière tamisée le passage d’une ombre comme un soupçon de vie si loin si loin mais juste derrière au point d’être trop présente et si seulement dans un souffle discret tout disparaissait pour quelques heures loin


crnt|02•05•23

sur les lignes du tram, le regard du dedans, la vie au-dehors. Ça pourrait être un matin de mai au lendemain d’un jour de fête, le soleil rosit les façades comme une promesse, dessine des reflets argentés à la surface du fleuve. Ça pourrait être une place déserte sur laquelle le souvenir des pas d’hier résonnent encore. Ça pourrait être la carcasse imposante d’un piano à queue en équilibre sur le trottoir. Parfois, la mémoire s’engouffre dans le vide, éclabousse les âmes silencieuses, tord les regards insistants. Parfois, des nuées d’oiseaux s’envolent dans le ciel, dessinent des cercles et disparaissent.


crnt|01•05•23

Une fois, ça m’a pris comme ça, l’attente. Le rideau à peine entrouvert, les yeux rivés sur la cour devant, puis la rue en pente douce. Les minutes s’écoulent, jusqu’à saisir un instant d’intemporalité. Je ferme très fort mes paupières, douleur dans les yeux, des formes et des couleurs en apesanteur, rien de concret. Le bruit d’un moteur, il s’amplifie puis s’atténue jusqu’à ne plus le repérer. Mon attention se pose sur une feuille morte, elle dévale la rue, se coince dans le caniveau. Il n’y a pas si longtemps, l’automne livrait son dernier souffle. Un murmure dans le vent.

17/04/2023

carnet|avril ///2023

 

                                                                                                     ©DEP

100 mots, tous les jours ou presque posés comme ils viennent... 



crnt|17•04•23

sur les lignes du tram, le regard du dedans, la vie au-dehors. Il faut maintenant reprendre le cours de la vie ordinaire et traverser Tivoli au lever du jour, longer Émile Combes, passer le rond-point, reprendre ensuite Émile Combes quelques mètres avant de s’engouffrer à droite dans la rue Molière, puis tourner encore à droite rue Bonnaous avant de bifurquer cette fois à gauche rue de la république, la remonter dans son intégralité avant de traverser Léon Blum et de poursuivre sur l’avenue du 8 mai 1945 jusqu’au bout, jusqu’à l’avenue de la libération et, tout proche, l’arrêt du tram.


crnt|16•04•23

Avoir dans la tête des images qui ne sont pas les miennes, des mots qui ne m’appartiennent pas, un univers qui pourrait me ressembler, mais qui n’est pas celui dans lequel je vis. J’hésite, je cherche, je me perds. Se rapprocher d’une partie de ce qui pourrait être et s’éloigner parfois de ce qu’on est, pas trop loin tout de même, à une distance raisonnable. Les mots peuvent être trompeurs à certain moment, éblouir, aveugler et nous éloigner de notre propre langage. Rester vigilant. S’accorder du temps pour veiller au sens des mots diffusés. Veiller à la continuité des mots.

 

crnt|15•04•23

Battre les cartes du temps. Lire des bribes de vie, ici et là. Les faire siennes. S’évader dans les mots, les siens, les autres. Regarder le jardin qui reprend vie depuis quelques jours, surtout l’érable japonais qui est magnifique avec ses petites feuilles ciselées vert tendre. Oxygène. Sentir les rayons du soleil réchauffer la peau, jouer à travers l’étoffe de la chemise. Choisir un thé vert pour le début de l’après-midi, moelleux, soyeux à souhait. À quatre heures, tremper dans un verre de lait des madeleines, les savourer une par une en les laissant s’imbiber de ce doux liquide blanc.


crnt|13•04•23

Frustration de ne pouvoir tout raconter. Le texte s’enfuit, glisse et m’échappe, je tente de m’y accrocher, de le retenir un temps. Ça pourrait être le début d’une histoire, l’histoire d’un lieu, d’une époque, d’une saison, d’un visage ou d’un mot. Tout est sujet à écriture, à la confrontation de soi sur un terrain sensible qui ne demande qu’à s’épanouir et à me conduire vers des contrées lointaines pleines d’imprévus, de surprises. Bien souvent, il ne manque que soi au rendez-vous, alors que tout existe autour. Il m’arrive de fermer les yeux et de penser très fort à la suite.


crnt|12•04•23

Écouter le vent, regarder la pluie tomber derrière la fenêtre maculée de gouttes d’eau, à l’abri, au chaud, se projeter dans une journée citadine qui aurait dû se dérouler ailleurs, à rouler à la découverte d’autres paysages. On aurait vu la mer, les marais salants, les canaux et les petites écluses qui régulent la vie dans cet écosystème particulier où la vie s’écoule au rythme des saisons, du vent, du soleil, de la pluie. On aurait vu la mer à la pointe de l’herbaudière, on aurait marché sur des sentiers retirés du monde à l’écart des regards, seuls au monde.

 

crnt|11•04•23

Rouler, rouler, rouler. Fin de journée, de gros nuages noirs rentrent sur le continent. Se dire qu’il va falloir écourter le séjour, qu’il est impossible de s’exposer aux mauvaises conditions météorologiques, que le temps ne s’y prête pas, pas cette fois. Ne pas se mettre dans des difficultés inutiles. Renoncer pour un temps. Échanger sur de futurs projets, ouvrir d’autres perspectives. Rentrer chez soi en gardant en mémoire des bribes de journée à pédaler sur les chemins de terre le long du front de mer, vent de face, vent de dos, à la découverte du littoral aux douces senteurs printanières.

 

crnt|10•04•23

La traversée fut rapide, puis on a attendu en arpentant le quai, en s’enfonçant dans les ruelles, derrière le port, en s’arrêtant aux terrasses des cafés pour observer le va-et-vient des îliens, des habitués, des nouveaux arrivés. Chacun vaque à ses occupations. Et c’est comme un ballet qui s’offre à nous de vacanciers qui partent et débarquent pour quelques heures, quelques jours ou resteront à jamais. Alors, on se projette, on essaie d’imaginer une vie ici, au calme, coupé du continent et de sa tourmente quotidienne, on essaie d’imaginer pour le temps qui reste, profiter de ce lieu hors temps.

 

crnt|09•04•23

Oublier la semaine passée et rentrer dans un autre temps, celui des départs vers d’autres destinations, d'autres lieux à découvrir, à ressentir, à partager. Rouler quelques heures et se retrouver en bord de mer à scruter l’horizon à la recherche d’une terre proche flottant entre ciel et mer. La repérer dans son écrin de brume. Se poster derrière la dune, à l’abri du vent marin et attendre la tombée de la nuit. Se dire qu’on est bien, qu’on n’est pas loin. Profiter de ce moment au calme, en harmonie avec la nature environnante. S’endormir bercé par le bruit des vagues.

 

crnt|08•04•23

Écouter les mots venus d’ailleurs et reconnaitre la signature de chacun, l’empreinte du rythme de la phrase, le sens profond et souvent caché d’un appel à comprendre et ne ressentir que l’essence même du dire. La sensibilité de la musique d’un mot venu s’intercaler au fil des paragraphes interpelle notre intime secret jamais dévoilée et enclenche un processus de reconnaissance, de rapprochement pour finalement basculer dans quelque chose qui parle, s’exprime, se dévoile. Dehors, il fait beau. Le chat attend, assis sur le rebord de la fenêtre, à l’écoute des bruits intérieurs, si familiers et la journée va se poursuivre.

 

crnt|07•04•23

Je note pour ne pas oublier. Et cette nécessité, cette pulsion sortie de soi pour dire le présent, le capter à jamais pour ne pas oublier. Laisser une trace, même infime, dans l’urgence d’un monde sans cesse en renouvellement, pour ne pas oublier. Faire en sorte d’exister à soi-même et aux autres, tous ceux qu’on aime et qui nous permettent d’avancer, de cheminer dans l’existence, pour ne pas oublier. Rester attentive, à l’écoute pour mieux retranscrire le vivant, ce qui est, a été, et sera dans un avenir proche, pour ne pas oublier. Cumuler, empiler, conserver, pour ne pas oublier.


crnt|06•04•23

sur les lignes du tram, le regard du dedans, la vie au dehors. Jour de grève, peu de monde dans les moyens de transport en commun. Le tram n’a jamais été aussi vide à cette heure de la matinée. Fluidité, espace. Où sont-ils tous partis ? Les deux carrés du font sont vides, huit places pour moi toute seule. Embarras du choix. Redescendre l’avenue de la Libération côté droit ou côté gauche, dans le sens de la marche ou à l’inverse ? Car selon la place, on ne perçoit pas les mêmes sensations, le regard sur la rue est différent.


crnt|05•04•23

Se dire que la vie s’invente chaque jour, même de l’autre côté de la cloison. Les voix traversent le mur, épaisses, graves et aigues à la fois, dévastatrices et intrusives. Ce n’est pas le son de la télévision que les voisins augmentent, on aurait pu le croire au début, dans la confusion. Mais le ton est monté très vite, plus fort, plus violent. Une explication, une dispute verbale, c’est certain. Le choc des mots, juste avant le repas de midi, pour se dire qu’on existe, que l’autre est là, malgré tout. Les portes claquent. L’une plus fort que l’autre. Silence.


crnt|04•04•23

Ce qui exaspère, ce qui énerve, ce qui irrite, ce qui fâche, ce qui provoque, ce qui met en colère, ce qui agace, ce qui excède, ce qui pousse à bout, ce qui enrage, ce qui horripile, ce qui impatiente, ce qui dérange, ce qui importune, ce qui crispe, ce qui fait que la journée ne se déroule pas comme souhaitée, ce qui perturbe, ce qui déstabilise, ce qui désorganise, ce qui déséquilibre, ce qui déstructure, ce qui fait tourner en rond encore et encore et encore, ce qui alerte et montre le chemin à suivre, ce qui apaise parfois


crnt|03•04•23

Faire et refaire trois fois par semaine le même trajet depuis un an et huit mois. Se demander comment chaque jour le réinventer. Porter un autre regard sur le quotidien, les petits riens anodins en apparence, quelques détails qui témoignent de la différence et disent au combien rien n’est jamais pareil. Et pourtant, le trajet en lui-même varie peu, la distance reste identique, les transports fidèles à eux-mêmes. Lassitude du même, du pareil. S’en détacher. Chaque jour, sortir du trajet déjà fixé, s’ouvrir sur ce qui existe à côté, amplifier les détails, repérer l’insolite, sentir la différence, toucher intérieurement l’autre.


crnt|02•04•23

Je regarde l’heure et il n’aurait peut-être pas fallu la lire, détourner le regard, baisser les yeux. Mais les chiffres résonnent dans ma tête, en boucle, rappellent la fragilité de l’instant à vivre. Temps trop court. Rester vigilant. Dehors, les signes extérieurs apportent la confirmation du jour qui décline lentement, désignent les étapes à venir. Alors, accepter la fuite du temps et en faire une force, une alliée. Se dire que rien n’est terrible, poursuivre avec des banalités, alléger ce moment de bascule où on réalise que malgré tout la route se déroule comme un appel à l’emprunter jusqu’au bout.


crnt|01•04•23

Ça ressemble à une explosion contenue dans le cœur. Des mots puissants inscrits et lus sur un écran impersonnel, des mots dont on ne se relève pas, des mots irrévocables sorte de roquettes victorieuses qui touchent la cible et diffusent dans le néant une part de nous. Certaines annonces s’inscrivent dans la case des événements irréversibles et posent l’avenir sur la route des incertitudes, des questionnements, des projections douloureuses. Et même si le temps n’est pas compté, il faudra se familiariser avec les symptômes, l’avancée des troubles de plus en plus handicapants. D’ici-là, revisiter le temps et croire en demain

25/03/2023

carnet|mars ///2023

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100 mots, tous les jours ou presque posés comme ils viennent... 


crnt|25•03•23

Succession d’images durant plus d'une heure comme un tourbillon artistique où se mêlent les couleurs aimées et partagées, du blanc, du bleu, du mauve, définitivement. Un profil sauvage, félin, dessiné par un halo métallique, une lumière bleutée. Aucune lassitude à écouter des murmures de mots vaporeux, intimes et envoutants. Musique électronique, synthé et notes de piano solo. Des objets fétiches se succèdent. L’espace en apesanteur, le temps des répétitions. Et ces moments hors norme glissent, se nourrissent de passion et de la pudeur qui émerge des silences suggérés. Lunettes teintées, cuir et tee-shirt reconfectionné maison à coups de ciseau précis. 


crnt|23•03•23

sur les lignes du tram, le regard du dedans, la vie au dehors. Les grandes marées comme une attente du point culminant. Juste à la limite entre le liquide et le solide. Le fleuve charrie une multitude de débris qui dansent entrainés par le courant. De l’autre côté du fleuve le soleil levant dessine en ombre chinoise les courbes urbaines, enflamme le ciel pour quelques minutes. Plus tard dans la journée, une fumée noire s’échappe de la ville. Au loin, quelque chose doit brûler. Ce n’est que dans la soirée que le feu symbolique du matin se transforme en cauchemar.


crnt|21•03•23

sur les lignes du tram, le regard du dedans, la vie au dehors. Il aurait fallu quelques jours, quelques mois pour faire revivre cet espace abandonné, lui redonner un semblant d’âme, mais au début de la semaine, un volet s’est cassé. Un volet vert délavé par le passage du temps sur le bois défraichi, séché par la morsure tranchante du soleil d’été, puis imbibé de l’humidité de l’automne, meurtri par les gelées de d’hiver. Un pan du volet est tombé de toute sa longueur sous la fenêtre et a laissé une ouverture béante offerte aux passants désintéressés de la rue.


crnt|20•03•23

sur les lignes du tram, le regard du dedans, la vie au dehorsPremier jour du printemps, ciel dégagé au-dessus de la ville comme un souffle d’un autre temps venu du sud. Des volets ouverts sur demain à la jointure d’une vie saccadée, blessée, dissociée. Et ce regard persistant, suivant les lignes horizontales du tram jusqu’à perdre de vue le bolide, englouti dans la ville au réveil perturbé par un début de semaine incertain. Sa main dans la tienne, rassurante, au bord du vécu, de l’existence de soi et le regard levé vers un visage connu comme une douce bénédiction.


crnt|07•03•23

sur les lignes du tram, le regard du dedans, la vie au dehors. Jour de grève et tout est décalé. Sur le quai, l’incertitude sur l’arrivée du tram dans les temps est palpable. Le suivi du décompte des minutes inscrites en rouge sang sur l’écran lumineux reste rassurant. Le regard sur la montre, se dire que finalement il n’y a pas d’inquiétude. Le tram apparaît au loin. Les stations défilent, mais la concentration se porte sur les pages d’un livre que l’on s’empresse de tourner pour anticiper la suite qui ne sera lue que plus tard, en rentrant chez soi.


crnt|06•03•23

sur les lignes du tram, le regard du dedans, la vie au dehorsC’était dans le froid de mars, comme une certitude que la semaine passée serait autre chose qu’une simple conséquence et que la suivante s’enchaînerait dans le silence de celle déjà terminée. Dans le tram ce lundi matin, tout est pareil et différent à la fois, les mêmes personnes se croisent sans jamais faire déborder leur regard sur l’autre, les yeux rivés à l’écran lumineux de leur téléphone. Un monde déshumanisé, chacun son écran, chacun ses écouteurs, chacun sa folie, son monde intérieur puissance 10 de vidéos affligeantes.


crnt|03•03•23

Arrive le moment tant attendu où l’esprit déporte ses priorités administratives vers un espace plus créatif. Se retrouver libre, libre dans sa tête. Sensation inépuisable de la page défilant devant soi jusqu’à l’épuisement. Les mots se poursuivent, s’entrechoquent, s’affirment, se déplient dans un mouvement insaisissable, un ballet insolite. Sur la banquette, le chat dort, étalé de tout son long, confiant, les oreilles aux aguets. Dehors, la température baisse, approche de zéro. Il fait bon rester au coin du feu, un carnet de notes à proximité et un livre ouvert sur une page illustrée où tous les espoirs semblent encore permis.


crnt|02•03•23

sur les lignes du tram, le regard du dedans, la vie au dehors. D’un mouvement mécanique, le panneau publicitaire fait défiler de haut en bas et de bas en haut les deux seules affiches du moment : Leclerc, arrêt Treulon, à trois stations et une autre sur un événement à venir. Le jour se lève et le regard se promène sur les bâtiments orientés dos à l’est qui forment, l’espace de quelques minutes, comme un découpage en ombre chinoise dans le ciel. La femme au manteau noir est coiffée d’un bonnet groseille et on devine le col d’un pull beige.


crnt|01•03•23

sur les lignes du tram, le regard du dedans, la vie au dehors. Ce matin, peu de monde sur le quai. La fille au manteau et au sac jaune est montée à l’arrêt Mairie du Bouscat. Elle est essoufflée, elle a dû courir. Assise dans un des carrés en sens inverse, elle regarde un épisode de série sur son portable retourné en format paysage. La femme en face, long manteau gris, jean vert d’eau, écharpe bleue assortie au bonnet, gants en cuir noirs comme son sac à main, ferme les yeux, son rouge à lèvre rouge sang souligne ses lèvres.



27/02/2023

carnet|février /// 2023

 


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100 mots, tous les jours ou presque posés comme ils viennent... 


crnt|27•02•23

Quand les âmes du quartier du port s’envolent ailleurs, ne pas les retenir. Et puis février est un bon mois pour s’évader, s’esquiver, se faire oublier. Milieu de l’hiver, allongé dans la neige fraîchement tombée sur le quai, à peine réchauffé par un rayon de soleil, les yeux fixant le ciel et ce minuscule nuage tel une boule de coton moelleux navigant dans cet espace illimité, c’est une situation insolite. Personne ne l’a évoqué dans le journal du village. Les âmes du quartier du port s’en sont aller, personne pour les retenir, personne pour le signaler, personne pour les attendre.


crnt|26•02•23

Rouler dans la nuit, la radio branchée sur une station smooth jazz et l’esprit s’échappe, divague, entre dans la dimension du temps dilaté. Le paysage défile, inconsistant, dans une pénombre parfois inquiétante. Et c’est comme si la vie défilait au rythme lent des minutes devenues disproportionnées dans cette habitacle réduit au strict minimum. Envie de se perdre dans le cœur du monde. Évasion. Entrouvrir la fenêtre, entendre le vent s’engouffrer et sentir sa fraîcheur se déposer sur les épaules dénudées. La couverture est accessible sur la banquette arrière, se retourner et ressentir comme un frisson de satisfaction parcourir le corps.


crnt|18•02•23

Présence bientôt devenue souvenir de ce bloc de béton trop envahissant, encombrant, détesté. Perte d’un volume depuis longtemps rayé de la géographie locale. Évacué, délabré au fil du temps, délaissé aux intempéries et aujourd’hui démantelé. Ne reste ce jour qu’un lambeau de structure destiné à la poussière, à l’oubli. Demain sera plus tranquille, peut-être, plus serein. Et de cette cicatrice qu’on va s’obstiner à polir, à effacer, subsistera un fantôme, un bâtiment invisible aux non-initiés, mais présent dans une mémoire collective qui ne demandait qu’apaisement ou anéantissement à jamais. Demain révèlera un autre lieu, plus paysagé, plus végétal, plus adapté.


crnt|11•02•23

La route défile, parallèle à l’estuaire. Le soleil tape sur la carrosserie, réchauffe l’habitacle. On gare le véhicule dans une rue proche de la plage. Sur la gauche, il est encore là, déjà blessé, abîmé par une semaine de démantèlement. A terre, des blocs entiers de béton encore tagués. Alors fixer ce temps inscrit dans l’éphémère des derniers jours d’un bâtiment décrié depuis des décennies. Autour du périmètre de sécurité, regards croisés, muets, chuchotements déplacés, mots emportés par la brise. De la vue rapprochée, on prend maintenant du recul, la plage à marée basse. Et déjà le monstre n’est plus. 


crnt|07•02•23

Tremblement des paupières, regard humide. La main droite cherche le portable au fond de la poche du tablier de travail. Dans le couloir, le charriot de nettoyage attend. Son voile légèrement déplacé sur ses cheveux, elle hoche de la tête, ses yeux se voilent, son tablier mal ajusté cache une robe sombre aux formes indéfinies. Elle montre l’écran de son portable. Une vidéo défile sur un immeuble en train de s’effondrer. Incompréhension. Deux, trois mots articulés avec difficulté, famille morte, beaucoup de blessés. L’inquiétude palpable se cogne contre les murs ici debout. Ce matin, le jour s’est levé sur l’horreur.


crnt|03•02•23

J’ai éteint la lumière pour mieux voir le dehors, apprécier les contours de la vie, me jeter dans demain tout en chérissant le moment présent, celui par lequel on existe, celui de l’instant incontournable, celui de la réalité qui fait du jour qui se lève un spectacle unique même s’il se renouvelle au quotidien dans des variantes explosives encore inconnues de nous. J’ai éteint la lumière pour accepter le temps qui passe, le palper, sentir son léger souffle sur ma peau, me dire que ce n’est pas grave, que la vie restera présente aussi longtemps que sa beauté se répandra.


25/01/2023

carnet|janvier /// 2023


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100 mots, tous les jours ou presque posés comme ils viennent... 


crnt|25•01•23

Le cercle infernal de la récurrence des gestes, des activités, des pensées comme si l’esprit, contraint au vide, à l’essorage implacable des idées, se retrouvait orphelin d’un espace incroyablement source de régénérescence. La vie dans tout ce qu’elle a de monotone, d’inconsistant, et malgré tous ces freins, ses obstacles souvent insurmontables, caller un temps précieux d’épanouissement de l’âme, développer dans un souci d’existence, de création un lieu à soi où la force du désir serait le plus fort, où le rendu de son imaginaire serait le reflet de son moi intérieur dans un univers explosif, mais nécessaire, vital et libérateur.


crnt|24•01•23

Pour protéger mon espace, les mettre à distance, les laisser en bordure, à la frontière du possible, en périphérie de mon existence, ne pas se laisser atteindre, transpercer par des riens inutiles, s’évader vers des contrée paisibles, douces à mon âme, de celles qui bercent mes pensées et nourrissent mon esprit, s’installer sur une terre fertile et contempler la campagne tout autour, jamais loin de l’océan, souvent beignée dans une atmosphère saline à l’odeur prononcée d’iode et algues marines, regarder le ballet des oiseaux dans le ciel et  saluer la montagne sacrée au loin au sommet saupoudrée de neige éphémère


crnt|23•01•23

L’énergie d’un début de semaine synthétisé par un simple bonjour matinal diffusé dans le jour naissant. C’est ça, tout tient dans ce bonjour matinal et sa propagation dans l’air, dans le futile, l’abstrait, l’incolore. Un bonjour matinal si léger, si pudique que peut-être il s’effraie lui-même, se surprend dans sa façon d’être dans l’instant, au moment où le mot est prononcé, où le son se propage pour être entendu, intégré, compris. Il est perçu comme une offrande, un don dans ce qu’il implique de généreux. C’est un bonjour bienfaiteur qui mérite d’être renouvelé le jour d’après et le jour suivant.


crnt|22•01•23

Le long de la rive, tout se tait. Un silence pesant s’installe, domine peu à peu l’espace environnant. Le temps s’égrène sans que personne n’en prenne conscience. C’est bien dommage. Suspension des particules dans les airs. Et lorsque l’idée du regret des jours sans lendemain transperce la couche épaisse de ses pensées, elle cherche son visage quelque part dans le feuillage des arbres, dans un reflet, dans la terre nourricière, le son de sa voix dans le souffle du vent, le chant d’un oiseau ou celui de l’eau qui tombe en cascade, à croiser son regard derrière ses paupières closes.


crnt|21•01•23

Se perdre dans les méandres d’un voyage imaginaire et se demander si on en reviendra un jour, aimer cette idée, explorer un pays au bord du vide, jouer avec les mots qui bordent le précipice et poursuivre la route plus paisible qu’hier, rassuré d’avoir gravi les étapes au fur et à mesure sans se retourner, sans questionner le monde entier sur le devenir de son existence au moment où tout est sensé basculer, glisser sur des pentes imprévues et imprévisibles juste avant de s’y confronter et sourire à la vie, implorer sa bienveillance pour terminer le chemin apaisé et serein.


crnt|20•01•23

Et si la vie était ailleurs ? Juste prendre la route pour le plaisir d’avancer, le simple mouvement d’aller quelque part vers un lieu indéfini, inconnu, hors des frontières imaginaires. Se réjouir du chemin à parcourir, se régaler de tous ces petits riens, faire en sorte que le temps se distende à l’infini. Ne jamais arriver, être présent au présent. Un regard en arrière pour se nourrir du passer, accueillir demain comme une promesse et surtout, surtout se délecter de chaque seconde qui passent, devenir peu à peu se présent si fluide qu’il nous échappe souvent et accepter sa réalité.


crnt|19•01•23

Rien ne saurait te faire croire le contraire aurait pu souligner ton ami. Il te connaissait bien. Et puis, la fuite en avant, partout et nulle part, ailleurs très certainement. Il te cherche encore aujourd’hui. Sonde les yeux des passants dans les rues encombrées, interroge les silhouettes grandes et élancées, attend qu’elles se retournent sur un visage inconnu de lui. Déception. La peur de ne jamais te rejoindre à l’angle d’une rue, de ne jamais de retrouver pour évoquer le temps passé, celui à venir. Ces lendemains tristes à vivre sans toi à ses côtés.


crnt|18•01•23

Le front collé à la vitre, la buée se propage, s’étend, dissimule peu à peu l’extérieur. On devine des formes rondes voleter, certainement des petits flocons cotonneux et soyeux. On imagine alors ce que pourrait être un espace blanc, on tente la projection tout en prenant conscience de la difficulté à le concevoir, de la difficulté à se projeter dans un monde monochrome, sans contours, sans limite d’horizon, sans nom. C’est un chemin solitaire, éblouissant, aveuglant, qui laisse songeur les âmes curieuses. Depuis des décennies, il rend fou les marcheurs inconscients, ceux dont les rêves ont dépassé jusqu’à leur espérance.


crnt|17•01•23

Le vent, la pluie, la tempête sévit au large. A l’entrée des terres, les bourrasques se renforcent en intensité. Les gens s’enferment chez eux, au chaud, à l’abris des humeurs changeantes de la nature. Dehors, ça siffle, ça claque, ça tombe. Il fait nuit et on devine le mouvement souple des branches dansant dans le parc tel un ballet de bras déstructuré sur la scène d’un théâtre moderne. Les averses se succèdent, laissent derrière leurs passages un paysage aux multiples miroirs, des miroirs d’eau miniatures où les façades des bâtiments se reflètent en partie. Image surprenante d’un monde à l’envers. 

crnt|16•01•23

L’écriture tourne et retourne sa matière dans un espace aux contours familiers. Ça commence par des détails, des détails du proche, du lieu, du corps. Comme un souffle, une caresse, une attention à l’existant qui peu à peu se livre, se loge parfois dans les recoins de la mémoire ou décide de se dévoiler dans un temps de fragile lucidité. Peur de l’écriture ? Ou plutôt peur de rentrer dedans, de s’y perdre, de ne plus rien maîtriser, mais en quoi a-t-elle besoin d’être maîtrisée ? Juste la vivre, lui donner une chance d’exister, la travailler comme un objet précieux.


crnt|15•01•23

Pour tout ce qui est tu ou pas encore dit, pour tout ce qui n'est pas imprimable ou pas encore écrit. Vertige. Dans un carnet, les mots empilés, étalés, rayés, grossis, raturés, appliqués. Expérience du présent morcelé. Se contraindre pour oser, se libérer, se surprendre. Dériver vers des matins explosifs, écouter les silences, abandonner les peurs. Trouver son identité dans des fragments de vies inventées et crier au monde la réussite de sa survie au-delà des pertes, au-delà des doutes. L’horizon se teinte d’une lumière particulière, celle de l’espoir, de la poursuite de la vie.

 

29/07/2021

demain, un autre jour

 demain, un autre jour


photo ©DEP


Elle est sans doute au bord de la rupture. Elle se laisse tomber sur le canapé, assise râpée, coussins vétustes. Elle a à peine le temps de penser, cerveau à l’arrêt. Bien sûr, elle n’a plus rien à faire, elle attend, tousse, renifle parfois, bouge ses pieds, tortille ses mains. Elle se réveille peu à peu d’un cauchemar que rien ne semblait vouloir freiner. Un craquement, la fermeture d’une porte et ces mots prononcés par une voix grinçante, heureusement, demain est un autre jour, tu verras bien. Et là, dans ce condensé de mots, demain est un autre jour, il semblerait que tout soit dit. Rideau. La partie est terminée. Elle s’enfonce dans un tiraillement intérieur. Elle voit trouble. Elle s’épuise à oublier. Bien sûr, le temps passe et demain est un autre jour se perpétue, devient inévitablement un autre demain, une course inépuisable vers un jour sans cesse reporté, même si aujourd’hui s’éloigne déjà. Non loin d’elle, comme pour conjurer un sort, la voix radote, demain est un autre jour. Insupportable. Ces mots prennent toute la place dans sa tête tellement meurtrie, s’installent, tournent en boucle. Demain est un autre jour, comment faire avec ? Elle les repousse, ils s’accrochent. Elle les piétine, ils rebondissent. Elle les ignore, ils se cramponnent au réel. Demain est un autre jour, mais comment aurait-elle envie de cet autre jour, de ce demain ? Les jours se sont succédé, rien n’a changé depuis, la vie se poursuit malgré le quotidien, les jours brumeux, les incertitudes. Elle attend, n’en finit pas d’attendre. Elle pense que demain est loin. Elle se referme sur aujourd’hui. Pourtant, demain est un autre jour, il semblerait.



[Ateliers été 2021_Tiers Livre_F.Bon]

12/07/2021

comme un air de feuilles libres

 comme un air de feuilles libres


photo ©DEP

C’est un début de liste, un peu timide, une peu fébrile, quelques textes qui émergent dans ce questionnement et cette approche de soi, des textes choisis dans l’émotion du souvenir de la rencontre et de l’empreinte qu’ils ont laissée, des textes qui je crois m’ont accompagnée dans mon travail sur l’écriture, dans l’apprentissage de ma propre pratique. Chacun à leur manière, dans leur générosité, leur singularité et leur diversité ils m’ont permis petit à petit de nourrir mon espace d’écriture, de tenter de construire mon univers et d’avancer en terrain protégé malgré le doute insistant.


SENTIMENTHÈQUE

 

De L’Étranger (Albert Camus) : un instant ramassé dans un éblouissement, un flottement, une sensation. Un texte relu régulièrement comme un besoin viscéral de s’y replonger, de revivre à l’infini ce moment de grâce où l’écriture se dissout dans un rayon de soleil. Comment réussir à capter le lecteur au point qu’il se souvienne de cette sensation toute sa vie ? C’est ce qui m’est arrivé.

 

De Loin d’eux (Laurent Mauvignier) : comme un plongeon dans un monologue infini, la découverte d’une autre langue, une révélation, comme l’envie d’y toucher, de s’y frotter, d’ouvrir des portes et une admiration inconditionnelle depuis ce début jusqu’à aujourd’hui. Une écriture en construction, en révélation. Suis fascinée. Beaucoup à apprendre de ces textes.

 

De La Mort du jeune aviateur anglais (Marguerite Duras) : comme un écho percutant, une gifle cinglante, une parole envoutante, une écriture du questionnement permanent. Je suis tombée en amour avec ce jeune aviateur dès la première lecture et depuis, je le garde dans mon cœur et j’y reviens pour ne pas l’oublier, pour m’imprégner des mots de celle qui jamais ne l’abandonnera.

 

De L’Écriture comme un couteau (Annie Ernaux) : c’est ça, comme un couteau. Que de choses à aller picorer. Un livre de bord qui me ramène sur le chemin de la pratique de l’écriture.

 

De Ellis island (Geoges Perec) : des thèmes qui me parlent, que je partage et que j’ai envie de creuser, d’aller bousculer, questionner encore et encore l’identité, l’exil, l’errance, la mémoire, la trace, l’espoir…

 

De En attendant Godot (Samuel Beckett) : j’attends toujours et encore… un texte qui a marqué ma jeunesse par sa modernité. Enfin, ça parlait autrement !

 

De Notre besoin de consolation est impossible à rassasier (Stig Dagerman) : là où chaque mot dévoile un esprit qui se meurt. Tout est à garder, à se souvenir.

 

De Écrire (Marguerite Duras) : parce qu’il m’est indispensable et que je m’y replonge régulièrement. Un livre usé, malaxé, qui donne envie de se surpasser dans ce qu’on a creusé avec sa propre histoire d’écriture.

 

De Œuvres (Édouard Levé) : un truc délirant qui jamais ne s’achève.

 

De L’Été 80 (Marguerite Duras) : un été comme j’aurais aimé l’écrire avec mes mots, mon histoire et l’Histoire. Variations éclatantes.

 

De À ce stade de la nuit (Maylis de Kerangal) : c’est justement là que j’aimerais me trouver dans l’écriture. Inspirant.

 

De Elle regarde passer les gens (Anne-James Chaton) : parce que parfois ça peut être si simple… et ça marche !

 

De La Première année (Jean-Michel Espitallier) : comme une ode à la vie. Des mots partagés et au-delà du thème, une manière juste de les accorder qui me touche. 

 

De Bleuets (Maggie Nelson) : du détournement d’une couleur et parce qu’il n’existe aucune catégorie pour le qualifier, c’est cette folie qui me grise. 

 

De M Train (Patti Smith) : s’y couler, s’y glisser, y rester. La poésie dans les mots. Un texte que je ressens très fort et qui m’emporte loin. Trouver les mots, le chemin pour croiser sa route, voilà ce qui me porte.

 

De Antigone (Jean Anouilh) : parce que c’est elle, parce que ce n’est pas moi, parce que s’en approcher, pas loin, tout près, en rêver, aller jusqu’au bout et même ailleurs. Fort, très fort.

 

De Déjeuner du matin (Jacques Prévert) : des gestes si simples, si incarnés et parce qu’à la fin, je pleure toujours. Touchée ! 

 

De « Sous la cendre » dans Ni fleurs ni couronnes (Maylis de Kerengal) : une première rencontre avec des mots posés autrement, avec une autre résonnance. Et depuis, je n’ai rien manqué, suis toujours aussi fascinée par l’exactitude de cette écriture. Un monde à part et j’y travaille, j’essaie.

 

De Journal du dehors (Annie Ernaux) : comme une nécessité du moment, un appel à figer l’instant dans une forme d’ordinaire de la vie. C’est bien aussi le regard de la vie autour.

 

De Dora Bruder (Patrick Modiano) : comme j’aime y retourner, reprendre encore et encore ce parcours, chercher Dora quelque part, retrouver sa trace. Toujours l’espoir que la fin sera différente.

 

De Journaux (Sylvia Plath) : parce que c’est la vie malgré tout dans tout ce qu’elle a à offrir ou à nous confisquer, parce que c’est l’intimité de soi et parce que j’aurais aimé garder mes écrits depuis mon adolescence.

 

De Mermoz (Joseph Kessel) : me replonger dans ce qui m’a nourrie dans ma jeunesse, croire en l’amitié profonde et l’exposer, évoquer avec passion ceux qui nous donnent le goût d’avancer.

 

De De sang-froid (Truman Capote) : le réel dans le réel. Glacial. Une ouverture vers le reportage. Une expérience. Parce que j’aime ça aussi, l’écrit au plus près de la réalité, le témoignage.

11/07/2021

le regard de ceux

 le regard de ceux


photo ©DEP


celle qui voyageait à côté d’elle


voilà, je n’ai pas osé, elle n’a pas osé non plus me dévoiler la raison de son voyage, ni moi de bredouiller quelque chose d’inaudible sur la nécessité de mon déplacement, peur que mon chagrin la contamine, brouille davantage son visage déjà si fermé aux autres, et puis j’ai tout de même tenté, au bout de quelques heures, par balbutier quelques mots sur rien sans trouver d’écho, juste pour être aimable, pour que quelque chose se passe, pour que le trajet devienne moins pesant, alors elle s’est retournée vers le hublot, le pare-soleil à moitié descendu, a plongé son regard froid dans le vide des nuages, et toute cette vie déjà de trop qui se déverse sur le rien et s’épuise, grappille du temps, c’est ce qui m’est venu à l’esprit à ce moment-là en jetant à la dérobée un œil vers elle, c’est blessant tout de même cette attitude, sa distance me glace, besoin de réconfort, ça aurait pu être comme une sorte de cri de soulagement, un échange et cette tension trop longtemps contenue qui s’échappe, fait entendre sa voix, exporte ailleurs le mal qui me ronge, rien à faire, elle reste muette, dans le silence énigmatique de son monde, comment elle a pu ignorer le présent alors que, peut-être, elle est venue chercher une part d’elle-même dans un monde inconnu, c’est l’impression que je ressens en la regardant une dernière fois, je ne peux rien pour elle. L’appareil s’est posé, elle a abandonné sa place, a suivi le flux sans un regard vers moi, sans se retourner, évitant une dernière fois tous ces mots enfouis qui auraient pu être dits

 

 

celui qui fait fonction de chauffeur


j’étais prévenu, l’aéroport d’Haneda, 18h30 et maintenant le vol a du retard, je fais les cent pas dans le terminal 3, puis un flux de passagers se déverse à côté de moi, je la repère, lui fait un signe, elle dit à peine bonjour, laisse un espace conséquent entre son corps si frêle et moi, puis c’est quelques mots prononcés avec maladresse, une voix détachée d’elle-même bordée par le silence du parking, une demande, celle du temps du trajet et à ce moment-là, j’ai su que les choses allaient résister, se cogner au présent et j’ai dit qu’à cette heure-là, il serait plus long que prévu, alors elle a fermé les yeux, peut-être pour atteindre tout ce qui sans doute lui semblait inaccessible éveillée, peut-être pour ne pas dire sa solitude, la crainte de demain, peut-être pour faire résister les choses dans leur forme actuelle, les choses hors d’atteinte, éviter de les dénouer, tout ça pour résister, sans doute pour glisser son corps dans l’espace du monde là où elle aimerait poser ses mains vides juste pour s’en approcher et là, oubliant jusqu’à sa présence, je me suis tu jusqu’à l’arrivée

 

 

celle qui passe, discrète, comme un voile de brume 


c’est un souffle de vie étouffée, l’empreinte d’une existence en sourdine, voilà ce qu’elle a ressenti de cette hôte nouvellement arrivée, ce qu’elle pense avoir détecté à la seule vibration laissée après son passage dans le hall d’entrée et ce n’est pas rien car il n’y a pas de place pour imaginer ce qui pourrait se passer demain, plus tard, il faudrait se préserver de tout débordement parce qu’elle incarne à ce jour l’inconnu et que ce questionnement la submerge, l’empêche de dormir, monopolise son esprit malgré ses efforts pour mettre à distance son ressenti et c’est dans le silence de la nuit qu’elle imagine son corps allongé sur le futon déplié, peut-être aux prises avec le décalage horaire, cette sensation d’avoir oublié les étapes du jour et de la nuit, peut-être dans l’attente du jour, d’ici quelques heures, peut-être qu’elle l’imagine dans la fragilité de son sommeil, les yeux fermés, le corps lourd de la distance parcourue, si lourd, le cœur palpitant rien qu’à l’idée d’être ailleurs, alors il faudra bien en finir 



[Ateliers été 2021_Tiers Livre_F.Bon]