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29/07/2021

demain, un autre jour

 demain, un autre jour


photo ©DEP


Elle est sans doute au bord de la rupture. Elle se laisse tomber sur le canapé, assise râpée, coussins vétustes. Elle a à peine le temps de penser, cerveau à l’arrêt. Bien sûr, elle n’a plus rien à faire, elle attend, tousse, renifle parfois, bouge ses pieds, tortille ses mains. Elle se réveille peu à peu d’un cauchemar que rien ne semblait vouloir freiner. Un craquement, la fermeture d’une porte et ces mots prononcés par une voix grinçante, heureusement, demain est un autre jour, tu verras bien. Et là, dans ce condensé de mots, demain est un autre jour, il semblerait que tout soit dit. Rideau. La partie est terminée. Elle s’enfonce dans un tiraillement intérieur. Elle voit trouble. Elle s’épuise à oublier. Bien sûr, le temps passe et demain est un autre jour se perpétue, devient inévitablement un autre demain, une course inépuisable vers un jour sans cesse reporté, même si aujourd’hui s’éloigne déjà. Non loin d’elle, comme pour conjurer un sort, la voix radote, demain est un autre jour. Insupportable. Ces mots prennent toute la place dans sa tête tellement meurtrie, s’installent, tournent en boucle. Demain est un autre jour, comment faire avec ? Elle les repousse, ils s’accrochent. Elle les piétine, ils rebondissent. Elle les ignore, ils se cramponnent au réel. Demain est un autre jour, mais comment aurait-elle envie de cet autre jour, de ce demain ? Les jours se sont succédé, rien n’a changé depuis, la vie se poursuit malgré le quotidien, les jours brumeux, les incertitudes. Elle attend, n’en finit pas d’attendre. Elle pense que demain est loin. Elle se referme sur aujourd’hui. Pourtant, demain est un autre jour, il semblerait.



[Ateliers été 2021_Tiers Livre_F.Bon]

10/07/2021

Comme un éloge à la lenteur

comme un éloge à la lenteur


photo ©DEP


 C’est le matin tôt. Personne dans la cuisine. Sur la table basse, au milieu de cette surface vide, dans un petit récipient en porcelaine, un beignet. Juste là, posé, présent dans sa forme la plus simple. Sans doute encore chaud. Alors elle attend. Elle attend de loin, assise sur un coussin, les jambes repliées, dans l’atmosphère indescriptible de ce moment insolite. Elle attend que le souvenir remonte, tout en le tenant à distance, pour lui laisser le temps de cheminer, de se reconstituer, comme s’il lui fallait observer un rituel, la rassurer, écarter le présent et la replonger dans un ailleurs déjà visité. Maintenant, elle sait, elle l’a reconnu, cette petite chose aux contours parfaits, c’est un dorayaki. Une merveille de saveurs veloutées. Dans son souvenir, c’est comme un éloge à la lenteur qui lui revient. 

Un jour, ou plutôt une fin de nuit, une odeur subtile de cuisine l’avait réveillée au seuil d’un rêve dont elle ne connaitrait jamais les contours. Elle s’était levée, rapprochée à pas de loup de la cuisine et elle avait observé T. préparer l’anko, la pâte de haricots rouges sucrée, suivi ses gestes comme un ballet minutieusement chorégraphié, précis, harmonieux. Ici, pas besoin de mots pour nommer la scène, un autre langage évoluait dans la magie des casseroles comme un rituel initiatique. Ici, la cuisine est un art où un plat réussi allie saveur et esthétique, s’apprend avec les yeux et le cœur. Au fond du récipient, les haricots azuki subissent un rituel scrupuleux cadencé par des rinçages, égouttages et des cuissons précises les rendant souples et tendres. Ces étapes sont capitales. La spatule en bois œuvre avec la précision d’une baguette de chef d’orchestre. Elle se promène au fond du récipient, droite sans écraser les haricots, sans les malaxer, petit à petit. Pour le moment, ils mijotent. T. est concentrée, attentive à ne pas remuer trop vite, elle parle même aux haricots, leur murmure des mots magiques connus d’elle seule. Quand c’est au tour d’ajouter le sucre, elle diminue le feu et s’applique à prendre à deux mains le sirop de glucose, d’un coup le jette dans le récipient. Sensation humide, peut-être désagréable, mais c’est ici que s’apprend le geste dans l’intimité d’un corps penché au-dessus des fourneaux. Quand la pâte à la texture liquide atteint une jolie teinte foncée, T. la coule dans un plat pour la faire refroidir le temps de cuire les galettes. 

Elle est toujours là, dans l’ombre de la nuit, assise, les yeux fixés sur le dorayaki, présente à ce moment où elle sait le bonheur à venir. Une bouchée, une dégustation au ralenti, et c’est toute une histoire qui s’écrit dans le silence du jour naissant, comme une saveur enregistrée, inscrite dans la mémoire gustative de son corps. 


[Ateliers été 2021_Tiers Livre_F.Bon]

05/07/2021

le quartier la nuit

le quartier la nuit


japon 2020_©DEP


silence, nuit profonde, quartier muet, lumière extérieure tamisée, poteaux électriques, verticalité, fils électriques, multitude, enchevêtrement, nœuds, isolateurs, conducteurs, coupe-circuits, transformateur, haubans, traverses, lampadaires, maison basse, toits de tuiles grises, vertes, guirlandes colorées, éclairées, grincement des gonds, porte en bois, fermée, verrouillée, intimité, panneaux coulissants, reflets laiteux, vapeur d’un bain, bassin de bois lisse, eau brulante, humidité, miroir embué, petits pas précis, paupières baissées, saveur du thé vert, bol de riz, cloison en bambou, méandres de plancher, jardin intérieur, allée de sable, eau vive, érable et cerisier, azalées, bassin de carpes, lanterne de pierre, poignée ronde, chaînette, pas de porte, sonnette, absence de paillasson, pots de fleurs de saison, jardinières de cactus, boîte aux lettre rouge, poubelles adossées à la palissade en bois, ombre des réverbères, rue étroite, végétalisée, érables miniatures, un frisson dans les arbres, atmosphère paisible, autour ruelles sinueuses, discrètes, sérénité, trottoirs discrets, trop discrets à peine dessinés, soudain, aboiements d’un chien dans le lointain, son tamisé d’une émission de télévision, ondulations d’un rideau, silhouette éphémère, voilée, contre-jour, discrétion, vélo suspendu à un balcon, céramique bleue, vieilles rues pavées, devantures, enseignes lumineuses, éteintes, échoppes, fermées, porte coulissante, tirée, cadenassées, puis miaulements de chats, déchirants, envoutants, rues désertes, à gauche, un sanctuaire, fermé, volutes d’encens, en suivant, un cimetière endormi, havre de paix, chats bienveillants, un jardin assoupi, camélias, haie de bambous, étang aux carpes, nénuphars, nuit sombre, en rentrant, un thé noir


[Ateliers été 2021_Tiers Livre_F.Bon]

27/06/2021

jusqu’au bout de la nuit

jusqu’au bout de la nuit 



impression du soir _ [photo © Dominique Estampes Paillard]

des heures passées sous les couvertures à lire en secret à la lampe de poche, l’oreille aux aguets, tendue vers les bruits extérieurs et cette douce impression de transgresser un ordre établi dans cette chambre à la porte entrebâillée

 

comme une odeur de poussière sur l’édredon en plume, les craquements secs du parquet, une bougie un soir d’orages et le reflet des ombres dansantes sur le mur lézardé et sombre

 

une sensation étrange d’être réveillée par une perte d’équilibre, un roulement imperceptible, comme un tremblement, sans doute celui de la terre, et une chambre au 29ème étage d’une tour, dans le petit matin enveloppé d’une brume épaisse et une alarme stridente invitant à sortir et s’engouffrer dans les escaliers de secours

 

cette chambre aux tentures lourdes, au mobilier foncé, morose, impersonnel et malgré un effort de climatisation cette moiteur tropicale hantant mes cauchemars

 

dans ce petit espace, un lit double, une armoire, un lit de camp et le souvenir pour la nuit d’un pot de chambre posé dans un coin

 

ça sent les embruns du large, ça dépose un film d’humidité sur le pont, ça enveloppe le corps d’une pellicule saline et toute la nuit le claquement régulier de la drisse contre le mât, c’est comme une invitation au voyage

 

quelque part, la rumeur de la rue, les persiennes entrouverts, les arômes piquants des épices qui embaument toute la chambre et le doux filet d’air d’un matin à venir

 

et la sensation de passer à côté de sa nuit, comme si les murs s’étaient effacés offrant à l’imagination un horizon dégagé et profond, puis l’impossibilité de retourner sur ce lieu indéfini et la réalité d’une pièce traversées par les vibrations du métro aérien

 

un décor inspiré des Mille et une nuit, dorures au plafond et tissus mauresques, effluves d’encens et sous les pieds la fraicheur du carrelage au motif oriental, dehors le muezzin appel à la prière

 

le murmure du vent dans les feuilles, le pépiement des petits oiseaux, le coassement des grenouilles, le grognement des sangliers au petit matin et le sentiment de faire partie d’un paysage vivant, là-haut, au début du ciel, à moitié endormi dans la maison suspendue au milieu des arbres


[Ateliers été 2021_Tiers Livre_F.Bon]