16/07/2018

3ème cycle : intensités, immersions

21. lunette magique

[construire une ville avec des mots]

Une enveloppe déchirée, un numéro de rue suivi de quelques lettres, pas de code postal, nom de la ville amputé. Destinataire inexistant, juste trois lettres lisibles, and. Une lettre pliée en quatre, papier blanc, encre rose. Carte postale vierge d’écriture, timbre RF. Reflet intrigant traversant un vase rempli d’eau claire. Tiges d’un vert tendre emprisonnées dans cet espace clos et transparent. Pétales d’une fleur rouge sang. Effet de loupe dans le vase, épines de roses disproportionnées. Bougie odorante, douceur vanille, consumée à moitié. Un bouchon d’eau de source traîne sur un côté de la table. Rayures foncées sur peinture crème. Egratignures. Des stylos en désordre et le coin écorné d’une couverture de cahier, une pile de carnets d’écriture, des livres éparpillés aux titres à peine lisibles, à peine complets. Le numéro 6 d’une revue, comme une invitation au rêve, aux grands espaces, à l’ailleurs. Une boule de papier chiffonné à côté de l’écran lumineux de l’ordinateur. Un bloc de métal noir, Fujifilm. 35mm. Une mousseline de tissu rose, foulard. Vitre, tâches de pluie. Une branche d’arbre, une ombre sur la terrasse. Un pied et un rebord de table usé par les intempéries. Un pot de lavande. Une fissure dans le mur, ligne creuse au tracé incertain. Matière grise, polie, des galets empilés sur la table.


[atelier F. Bon - Tiers livre 2018]

11/07/2018

20. sans vous
[construire une ville avec des mots]


Photo by Dominique Paillard
20. sans vous

Fermeture du musée à 20 heures le mercredi. Les veilleuses de nuit sont activées. Moment d’intimité singulier, à la lisière du monde. Vidé de ses âmes, l’espace intérieur retient son souffle. Ne reste que les longues conversations muettes, les coups d’œil furtifs que se renvoient les toiles de l’exposition temporaire dans un va et vient incontournable où se croisent ceux dont le monde extérieur ne veut plus. Une existence clandestine se fabrique dans l’antre secret des murs de pierre supportant des toiles encore dégoulinantes des peintures fraîchement utilisées. D’un clap tout en retenu annonçant une fin de séance, les portes se sont ainsi refermées sur le vernissage pompeux de ce jour. Se dessine alors une vie parallèle où chaque souffle se perd dans l’impalpable espace confiné, où certains murmures insondables font écho aux échanges sourds que se renvoient les voutes de l’espace principal. Des fauteuils creusés par l’inactivité et l’ennui, seuls témoins de l’usure du temps, décompressent d’un profond désœuvrement diurne. Les ombres stagnent comme plongées dans un comma intemporel, se vidant de toute substance matérielle pour ne laisser qu’une trace que l’oubli seul retiendra. Reléguée dans un coin, négligée de tous, une horloge pleure le gong muet de ses heures écoulées dans l’indifférence collective. Et dans cet univers inerte, seul un léger filet d’air venant de nulle part semble effleurer et ranimer ce qui reste de poussière sur le sol en béton ciré. La nuit veille et convoque en ce lieu démuni de conscience l’âme immortelle des fantômes qui seuls possèdent la faculté de retranscrive l’autre côté, celui du monde dérobé. Dehors, les bruits sourds de la rue rappellent l’existence d’une vie parallèle.



[contibution atelier F. Bon - Tiers livre 2018]

10/07/2018

19. lancer de ballon
[construire une ville avec des mots]

Photo by Dominique Paillard

19. lancer de ballon

Elle remonte la rue déserte. Il est 5 heures 27 du matin. Un léger vent venu du fleuve apporte une touche saline au jour qui pointe. L’océan n’est pas loin. La ville s’active peu à peu. Tel un jeu électronique à damier, les façades des immeubles s’éclairent et elle peut apercevoir des silhouettes s’activer et traverser l’espace étriqué d’une fenêtre. Des odeurs de café et de pain grillé s’échappent des vitres entrouvertes. Le quartier se réveille doucement et sur l’avenue le rythme de passage des bus s’intensifie. Bientôt, c’est un flux continu de corps désarticulés qui se déversera dans la rue. La rue, celle qui ressemble à des montagnes russes comme dans le quartier de Russian Hill, celle qui embaume des saveurs salées et sucrées de la cuisine asiatique comme au marché nocturne de Temple Street, celle qui grouille de monde comme au carrefour de Shibuya, celle qui se perd dans les méandres des ruelles du Grand Bazar. La rue comme une évidence. Un lieu multiple, à nombreuses facettes. Un lieu de passage, d’échanges, d’ignorance, d’errance. Un lieu de souffrance quand elle ouvre les veines, de peur quand son silence angoisse les esprits fragiles, écorchés, de bonheur quand la musique d’un festival de rock s’engouffre dans les fissures des murs et fait vibrer le quartier au-delà de ses fondations. La rue et ses visages pluriels. Celle qui devient spectatrice des humeurs de chacun. Celle qui protège, rassure quand les compteurs tombent à zéro. Celle qui accompagne et promet l’apaisement de l’âme lors d’une douce matinée de printemps. Elle remonte la rue qui s’est peuplée de nombreux individus pressés de s’engouffrer dans une bouche de métro, ailant un taxi ou activant le pas tout en zigzagant entre les piétons peu scrupuleuses d’accélérer leur foulée. Il est maintenant 6 heures 43. Le vent a tourné. Reste cette légère brise venue du nord, plus fraîche, plus vive, remplissant sa mission inavouée d’apaiser les esprits déjà surmenés, veillant sur l’ensemble de la communauté en déposant tel un voile cristallin son souffle salvateur.


[contribution atelier F. Bon - Tiers livre 2018]

09/07/2018

18. bégayer
[construire une ville avec des mots]

Photo by Dominique Paillard
18. bégayer

Tout semble pareil, mais si différent. Rien ne change, c’est toujours le même quartier, toujours les mêmes rues, les mêmes appartements, tout semble pareil, mais si différent. Les lumières de la ville balaient les étoiles si fragiles. La ville s’étale. Au niveau de la rue, les néons aux couleurs multiples de l’arc-en-ciel veillent. Tout semble pareil, mais si différent. Le temps a glissé sur le bitume râpé, craquelé, parfois défoncé. Puis les enseignes, les noms s’égrainent au rythme de la foulée, lente ou rapide selon l’humeur. Et tout semble pareil, l’enseigne de la Pizza Hut, l’agence de location de voitures Hertz, le McDonald’s, l’enseigne défoncée et grinçante du Park Hôtel et le parking 24/7. Tout semble pareil, mais si différent. Jamais au même endroit ces enseignes et toujours présentes à tous les coins de rue. Tout semble pareil, mais si différent. Trois marins déambulent dans les quartiers animés de la ville. Un couple traverse la rue en courant, tout semble pareil, le même désir, le même baiser passionné, mais si différent ce baiser. Une femme de ménage passe le porche d’un immeuble. Tout semble pareil depuis qu’elle a commencé à travailler à l’âge de 15 ans, mais si différent. Le videur du club de jazz vient de s’offrir un coca au distributeur du garage du coin de la rue, tout semble pareil. Il ingurgite la bouteille en verre de 25cl en buvant de longues gorgées au goulot. Tout semble pareil, mais si différent. Et la ville s’enfonce dans la nuit. 


[contribution atelier  F. Bon - Tiers livre 2018]

17. la notion d’obstacle
[construire une ville avec des mots]

Photo by Dominique Paillard

17. la notion d’obstacle

Penser qu’il est impossible de se perdre dans la ville, que tout y est indiqué, que tout est balisé, ordonné, classifié. Faux. Dans sa tête, un léger brouillard masquait la réalité, c’était brouillon. Le point de départ ? L’arrivée ? Dans sa main, un papier froissé. Sur ce papier, une adresse. Incertaine. Comprendre qu’il fallait prendre le bus. Mais quel bus ? Quel arrêt sélectionner ? Quelle direction choisir ? Et une fois dans le bus, descendre à quelle station ? Des bribes de phrases lui reviennent, incomplètes, confuses. Les mots se perdent dans un néant angoissant. Monter dans le bus. Un numéro… Au hasard. Se laisser guider par son instinct. Faut déjà songer à descendre, mais où ? Quel cauchemar !

Quand le chauffeur de taxi ne trouve pas l’adresse indiquée… et que le compteur ne s’arrête pas de tourner. Visage décomposé. Mains moites. Cœur déchiré. Le taxi quadrille le quartier à l’affût d’un indice. Insiste. Je n’vais pas vous abandonner comme ça ma pauv’dame… Déception. Comment a-t-il pu lui communiquer une fausse adresse ? Trop naïve. Elle aurait dû regarder sur Google Map, se renseigner. Et maintenant ? Quelle issue ?

Monter dans le bus. Se sentir pressée par un groupe de jeunes délurés. Eprouver un inconfort, mais sans plus. Se renfermer dans sa bulle. Messes basses, ricanements et regards fuyants. Ignorer. Etre captivée par la fin de son roman et ne plus faire de lien avec le réel. Descendre du bus sous les regards moqueurs de ces mêmes jeunes gens. Se retourner comme avertie par un pressentiment et apercevoir à travers la vitre du bus les visages congestionnés par des rires grossiers. Dans l’une des mains brandie, son portefeuille. Par la vitre entrouverte, il atterrit sur le bitume. Vide.



[contribution atelier F. Bon - Tiers livre 2018]

08/07/2018

16. l’envers du décor
[construire une ville avec des mots]

Photos by Dominique Paillard


16. l’envers du décor

La nuit tombe lentement sur la ville. Elle franchit le porche de l’immeuble en pierre de taille et tourne à gauche dans la rue. A-t-elle remarqué les trottoirs débordants d’ordures ménagères ? Est-elle agressée par l’odeur acide de la décomposition ? A-t-elle conscience de marcher sur des papiers gras, des épluchures, des substances indescriptibles, visqueuses ou sous l’emprise de la putréfaction ? Grève des éboueurs – la colère grandit !,peut-on lire sur un tract qui voltige dans la rue. Regarder la ville comme une poubelle géante ou projeter son regard vers un lieu intérieur, un monde parallèle. Choisir. Marcher au-delà des déchets, les survoler, oublier ce moment d’égarement où le monde semble échapper à la surveillance de tous et poursuivre son chemin. C’est avec élégance qu’elle traverse ce chaos. Silhouette dessinée dans le contre-jour d’une journée arrivée à son terme. Elle marche, traverse la rue en diagonale en direction du Café des Arts. Elle pourrait s’arrêter, prendre le temps de s’asseoir à la terrasse du café. Elle pourrait cesser de se tourmenter pour des questions pratiques ou pour le sort du genre humain. Elle pourrait appeler son amie Jeanne, s’inquiéter de savoir si les derniers jours du mois ont été plus agréables pour elle que les premiers. Elle pourrait envisager partir à la recherche de son double. Mais sa mémoire n’imprime plus le présent et elle ne sait plus que son père a quitté la ville depuis deux ans. Elle ne sait plus que le hasard n’existe pas. Elle ne sait plus que la concierge lui remplit son frigidaire et les placards de la cuisine une fois par semaine. Elle ne sait plus que pour aller à la piscine il faut tourner à gauche après la rue Sullivan. Elle marche. Elle marche et, sans l’avoir prémédité, retourne sur ses pas et rentre dans le Café des Arts. La table du fond est libre. La banquette rouge l’attire comme un papillon vers une source lumineuse. Elle ne voit pas les autres clients. Les habitués du lieu, ceux qui sont de passage, les éternels étudiants, ceux qui attendent en vain une autre présence à leurs côtés, les indécis, ceux qui franchissent la porte pour la première fois, indécis. Elle ne voit pas le chagrin s’imprimer sur le visage de la femme d’à côté qui boit par saccades son verre de vodka. Elle ne voit pas sur la terrasse le couple, des cernes sous les yeux, et leurs quatre enfants gesticulant et criant pour obtenir le dernier mot. Elle ne voit pas le type au comptoir, son verre vide devant lui, la tête prise entre ses mains. Ne bouge plus. Pleure-t-il en silence ? Elle ne voit pas… Elle ne voit pas… Mais sait-elle que demain le soleil va se lever ? Le jour resplendira. Sait-elle qu’elle pourra dévorer son roman sur la terrasse de ce même café ? Sait-elle que le numéro 14 de sa revue favorite est sorti en kiosque ? Sait-elle… Mais elle est déjà sur le chemin du retour, jouant à cache-cache avec la lumière des réverbères, prête à traverser la cours de son immeuble, à monter l’escalier à tâtons jusqu’au troisième étage.


[contribution atelier F. Bon - Tiers livre 2018]

06/07/2018

15. le je qui tu
[construire une ville avec des mots]

Photo by Dominique Paillard
15. le je qui tu

tu ne me vois pas, mais je suis là, pas loin, à quelques pas, je t’observe comme si tu étais devenue pour moi un ange, comme si tu avais pris la place d’un talisman, mais tu l’ignores encore, car loin de moi l’idée de me dévoiler ; je reste caché, mystérieux, invisible à tes yeux et à ton regard clair qui te projette dans un ailleurs infranchissable, un univers clos qui t’enrobe telle une carapace dans un jardin secret débordant de folie, de mots emmêlés, de fleurs géantes, de bruits inqualifiables ; je me retourne et tu n’as pas bougé, assise sur ce banc, poussée par un désir hypnotique de dévorer les lignes de ton livre jusqu’au point final, je te regarde de la fenêtre de ma chambre, te dévorant des yeux, fondant à la moindre expression de ton visage laiteux, accompagnant chacun de tes  gestes repoussant une mèche de cheveux, tournant une page, remontant le col de ton manteau ou lissant les plis de ta jupe – tu me fais fondre – je t’imagine, le soir venu, grignotant les restes d’un plat mijoté, trempant un morceau de pain frais dans la sauce bien liée tapissant le fond du récipient et renouvelant ce geste jusqu’à épuisement tout en lisant, captivée, la fin d’une nouvelle de Raymond Carver ou Katherine Mansfield ; t’imaginer, te rêver, t’observer à ton insu, te suivre dans la rue – à une distance raisonnable – et me délecter de ton parfum sucré, voilà se qui m’importe la plupart du temps et toutes ces images enjolivées que j’emmagasine qui débordent de toi, de ton sourire, de tes rêveries quotidiennes, de tes paroles aussi bien surprenantes que distrayantes, tout ce qui fait partie de toi, qui est toi, tout cela enchante chaque minute de mon insipide existence, de mes heures passées loin de toi ; aussi, considère-moi comme un admirateur secret qui gardera au fond de lui l’empreinte de ton image charismatique sans jamais te l’avouer et si un jour


[contribution atelier F. Bon - Tiers livre 2018]

03/07/2018

14. silhouette
[construire une ville avec des mots]


Photo by Dominique Paillard

14. silhouette

Impossible de la louper ! Elle a l’œil fouineur et l’oreille qui traîne partout. M’dame Pauline, c’est la concierge du 75 rue Note Dame. Soixante-trois ans qu’elle est là, à tourner dans le même périmètre sans jamais s’en éloigner. Sa loge, sa cour intérieure, son escalier central, son local à poubelles et sa porte d’entrée à deux battants. Elle veuille sur tout et essentiellement sur tous. Elle est née là, dans la petite chambre à l’arrière de la loge. 

Il sort le matin vers 7 heures et rentre le soir à 20 heures. Lunettes rondes sur le bout du nez et sacoche en cuir vieilli sur l’épaule, il passe en faisant un léger signe de la main devant la loge. C’est Lucien, l’étudiant qui loge dans la chambre de bonne sous les combles. Hier soir, il a oublié sont linge propre dans le sèche linge.

Ils habitent l’appartement du deuxième et n’ont jamais pu s’offrir celui du rez-de-chaussée. Ce couple additionne à lui seul 179 ans. Deux silhouettes familières, ancestrales qui hantent l’immeuble depuis la nuit des temps. Se perdant dans le paysage immobile de la cour. Se tenant la main pour affronter la rue. Se souriant comme au premier jour. 

Sur le banc à l’intérieur de la cours, une jeune fille au teint pâle, robe ample en lin beige et chapeau de paille en saison estivale, manteau cintré en laine et écharpe en polaire l’hiver, passe des heures le nez plongé dans des livres qu’elle empile à portée de main. Rien ne semble la perturber. D’un geste machinal, elle glisse sa main laiteuse dans un sac et en ressort un marshmallow qu’elle déguste en mâchant lentement tout en tournant les pages de son roman.

Et puis, il y a Marcel. Le SDF. Il squatte souvent devant le 75 de la rue Notre Dame et se fait régulièrement chasser par M’dame Pauline. Avec son chien Spirou, il est la vedette du quartier. Toujours joyeux, aimable et poli malgré sa condition. C’est vrai, il dégage une odeur incontrôlable de mélange de sueur âcre et d’urine et ne ressemble à rien, mais dès qu’il sourit, c’est un monde insondable de générosité qu’il affiche… à vous fait perdre tout préjugé.



[contibution atelier F. Bon - Tiers livre 2018]

01/07/2018

13. en l’attente
[construire une ville avec des mots]

Photo by Dominique Paillard


13. en l’attente

S’asseoir sur les marches du théâtre. Savourer le moment où tout s’active autour de ce vaste espace, la place. Le lieu où… Lâcher prise. Se mettre entre parenthèses. Ressentir le temps qui passe dans chaque cellule de son corps. Ouvrir les yeux en grand, se fondre dans le reflet de l’image, observer. Personne ne regarde, personne ne prend le temps, personne ne se reconnaît. Arrêt sur image. Et si le tram qui traverse la place dans un mouvement ininterrompu de déplacements et de frottements d’air ne s’arrêtait jamais et imprimait à l’infini sur le négatif la trace de sa longue silhouette ? Capture d’image. Espace figé à jamais. Embarquant dans son sillage une foule stupéfaite. Un pigeon se pose maladroitement sur une marche, obligeant un passant à baisser la tête. Regard noir. Taxi ! taxi !La portière s’ouvre. Echange de paroles. Comme si les mots sortaient les uns à la suite des autres, dans le désordre, dans une absence de sens. Rien ne se passe. Un geste. Une portière qui claque. Un bruit d’accélération de moteur diesel. Et un individu sur le trottoir, sa sacoche à la main, les bras ballants, le regard dans le vide, sans la moindre envie de refaire appel à un service de transport. Reste l’option du tram, derrière lui. En flux tendu. Une poussette, un cri — apnée — des pleurs… et une jeune femme, la mèche rebelle, qui accélère le pas. Une trainée blanche dans le ciel comme une promesse de crème chantilly en dessert. Plus loin, l’avion. La carlingue reflète les rayons du soleil. Eclat de diamant insolite. Dans le coin, là-bas, ça sent la pisse. Des clochards se soulagent à tour de rôle. Personne ne garde. Personne ne veut regarder. Personne ne regardera, car personne ne veut savoir. Ça pue ! Telle une star, elle descend les marches de l’hôtel. Une limousine attend. Deux, trois photographes blasés. Clic clac ! Quelques badauds. Ah ! Mais… c’était pas… Un vélo traverse la place, son pilote marche à côté en sifflotant, la besace en travers du dos. Dans le ciel, un nuage. Son ombre se reflète sur le carrelage de la place. Un enfant court après. Sachant qu’il ne pourra pas l’atteindre, s’intéresse à un caillou orphelin. Tandis que les minutes s’égrainent dans le cadran de l’horloge centrale, un chien à courtes pattes et au nez aplati traîne lamentablement, au bout de sa laisse, son maître rouge d’humiliation. Un livre est tombé d’un sac. Personne ne l’a vu, personne ne le remarque, personne ne le ramasse. Un chien le renifle, reprend sa route. Une chaussure le repousse. La roue d’un vélo le projette au pied des marches du théâtre. Personne ne le remarque. Menant sa vie de livre délaissé, écorné, rappé, dans un coin passant de la ville. Personne n’y prête attention. Dans un état de curiosité débridé, un pigeon le tâte du bec, l’explore puis détourne la tête. S’envole. La couverture crame au soleil, se rigidifie, se ratatine. En s’ouvrant, le livre libère quelques centaines de pages. Le vent les pousse vers le fleuve. Les mots s’envolent. Personne ne les voit, personne ne les entend, personne ne les attrape. En s’embrassant sur les marches du théâtre, deux jeunes garçons défient le monde, crient leur bonheur, exposent leur amour naissant. Sont beaux. Attendrissants. En voletant au dessus des marches, un prospectus effleure la main d’une fillette. Main surprise. Main qui se rétracte. Main qui veut saisir la feuille.Fête des primeurs du quartierC’est quoi un primeur, maman ?Vole petite feuille. La fillette la libère. Bruit de verres qui s’entrechoquent. Monnaie qui roule sur une table en fer. Conversations feutrées, hachées, loquaces ou criardes. Moment de détente à la terrasse du café de la Comédie. Téléphones portables : allumés, branchés, connectés. Œil vigilant. Oreille attentive à toutes les sonneries. Dingpour les mails, clacpour les SMS, glou-gloupour les notifications, bingpour les messages perso. A s’y perdre… Sans oublier la musique fétiche pour la sonnerie du  téléphone. Ma meilleure amie a enregistré la chanson de Bruel, Place des Grands Hommes… On adorait quand on était ado ! En direct de tout ce qui se passe dans le monde en temps réel… ne pas déranger : en cours de perfusion !


[contribution atelier F. Bon - Tiers livre été 2018]

24/06/2018

12. intérieurs extérieurs


[construire  une ville avec des mots]


Photo by Dominique Paillard
12. intérieurs extérieurs


C’est un petit passage sans grand intérêt. Rien à y voir, rien à y faire. Il est pratique, c’est tout. Elle l’emprunte pour éviter un détour lorsqu’elle rend visite à son amie d’enfance. Verrière terne, faïence usée, tapis central fané. Façades de commerces désœuvrées recouvertes de papier journal. Portes entrebâillées. Seul un bar reste ouvert la journée. Deux tables orphelines empiètent sur le passage. Un serveur ancienne école, droit dans son costume trois pièces. Un temps suspendu à rien. Peu d’activité à l’intérieur même du passage, des chuchotis. Le regard glisse sur la lumière poussiéreuse. Pourtant, elle n’est pas la seule à traverser et retraverser dans un flux parfois plus tendu selon l’heure cet espace indéfinissable ouvert au public. 


[contribution atelier F. Bon - Tiers livre 2018]

23/06/2018

2ème cycle : flottements, renverses

11. lieu non lieu

[construire une ville avec des mots]

Photo by Dominique Paillard
11. lieu non lieu

Elle attend son bus. L’application QR code de son IPhone lui indique un passage dans 10 mn. Elle se cale contre un montant de l’abri bus et laisse son regard flâner sur les enseignes des commerces alentours… L’encadr’Heure,La Mie CâlinePoissonnerie MarcelAu Verger DélicieuxPMU… Tiens ! PMU. Pas un barPMU, un PMU tout court. Elle n’avait jamais remarqué ce petit espace coincé entre une boulangerie et un vendeur de couteaux. Sur la vitrine : heures d’ouverture de 10 heures à 21 heures, sauf le mardi et le vendredi fermeture à 23 heures. A l’intérieur, que des hommes. Certains étudient les cotes du jour en tournant et retournant les pages d’un journal déjà bien chiffonné. D’autres, le téléphone collé à l’oreille, sont dans l’impatience d’obtenir le bon tuyau. Les yeux rivés sur des écrans positionnés en hauteur, un petit groupe de parieurs suivent en retenant leur souffle le cheval sur lequel ils ont parié. Allez ! allez ! allez !hurlent-ils en un long crescendo dans la dernière ligne droite. Papiers jetés, déchirés, piétinés. Le pactole, ce n’est pas pour aujourd’hui ! Le bus arrive.


[contibution atelier F. Bon - Tiers livre 2018]

18/06/2018

10. compte triple

[construire une ville avec des mots]

Photo by Dominique Paillard
10. compte triple

Elle se levait, Malabar. Elle rêvait, Malabar. Elle mangeait, Malabar… 
Toute sa journée convergeait vers un objectif quotidien incontournable : le bureau de tabac et le moment où elle déposerait sa pièce de 50 centimes sur le comptoir : « Madame, s’il vous plaît, un Malabarrrrrr… ». L’objet tant convoité serait ainsi déposé devant elle. En devinant le parfum sucrée de la friandise tapisser sa muqueuse nasale, elle jubilerait. Impatiente, elle irait s’asseoir sur un banc. Puis, après avoir débarrassé le petit pavé rose de son papier d’emballage jaune, elle le tâterait, le malaxerait, réchaufferait la texture gourmande avant de séparer délicatement le double boudin rose en deux. La dernière étape serait la plus réjouissante : après avoir longuement mâché la volumineuse pâte et apprécié son goût inégalable, elle déglutirait d’un coup ce fabuleux jus au goût de fraise. Inimitable ! Puis viendrait le détail qui ferait vraiment la différence : la succession des plus belles et des plus grosses bulles ! Sentir la texture caoutchouteuse se répandre en éclatant autour de sa bouche et sur son nez, prendre le temps de tout récupérer avant de recommencer, puis terminer par décoller la décalcomanie du papier d’emballage et décorer sa peau de ce tatouage temporaire. De quoi prolonger le plaisir encore quelques heures avant de se coucher, Malabar 


[contribution à l'atelier F. Bon - Tiers livre 2018]
9. bande son
[construire une ville avec des mots]



Vidéo by Dominique Paillard

9. bande son


Ça commence par des voix, des voix familières qui la berçaient quand, le soir venu, elle s’endormait en boule sur le canapé. Ils étaient tous autour de la table, prolongeant un repas interminable, à s’interpeler, à s’apostropher, à se titiller, à s’opposer, à s’engueuler, à faire vibrer les murs. Les verres tintaient, les couverts s’entrechoquaient. Parfois, des zones de silence s’installaient. Alors, dans un demi sommeil, elle tendait l’oreille et se concentrait sur les respirations. Elle devinait les hochements de tête, les regards foudroyants ou langoureux. En apnée, elle attendait que la parole revienne, redonne vie à ce repas familial. La fenêtre était ouverte sur la rue. La nuit accentuait certains bruits, d’autres semblaient étrangement atténués. Des passants se croisaient en silence et l’écho de leurs pas glissait sur le trottoir et se diluait dans la nuit profonde. Elle percevait des sons étouffés comme des chuchotements qui s’échappaient du bar au coin de la rue. La chaîne d’un vélo grinçait. Une voiture se garait en faisant vrombir son moteur en surchauffe. Dans la salle à manger, les conversations avaient repris, à la fois monotones et feutrées comme si, à cette heure avancée de la nuit, les secrets de familles circulaient en catimini pour aller finalement se perdre au-delà de la fenêtre ouverte dans l’obscurité.


[contribution à l'atelier F. Bon  - Tiers livre 2018]

16/06/2018

8. il pleut

[construire une ville avec des mots]

Photo by Dominique Paillard

8. il pleut

Aujourd’hui, il pleut. Hier, le soleil se reflétait encore sur le vitrage opaque de la chambre à coucher. Aujourd’hui, il pleut. Les gouttes d’eau se jettent sur la façade de la résidence comme si une rage sournoise les habitait. Les murs ruissellent. La gouttière déboîtée à mi descente laisse s’écouler un flux continu d’eau dévalant du toit. Inondation. La peinture bleue de la porte d’entrée s’effeuille par petits lambeaux qui, tel un tas d’épluchures de matière colorée, s’entassent dans l’encoignure. La pluie ravage, la pluie mémoire, la pluie coupure. Il pleut et pourtant elle ne la voit pas, elle ne la sent pas, elle ne l’entend pas. Son regard est intérieur, tourné vers le passé, vers une image insolite où la vie semble ailleurs. Un ailleurs où les gouttes de pluie caressent son visage, inondent ses cheveux de fraîcheur, imprègnent ses vêtements d’une douce senteur. Il pleut. Elle ne la voit pas, elle ne la sent pas, elle ne l’entend pas. Elle est ailleurs.


[contribution à l'atelier F. Bon - Tiers livre 2018]
7. là tout auprès mais

[construire une ville avec des mots]

Photo by Dominique Paillard

7. là tout auprès mais

Le souvenir était toujours présent. Le nom de la ville, le passage devant des immeubles, l’étroite départementale, le petit pont enjambant le ruisseau et le virage au loin. Des flashes lui revenaient à la mémoire par saccade comme un film monté au début du siècle dernier. Les conditions semblaient être réunies pour atteindre son but. Mais tout finissait par se brouiller. Elle tournait en rond dans la ville : revenait sur ses pas, au niveau du panneau indicateur du nom de l’agglomération faisait demi-tour, entrait à nouveau dans la ville, empruntait des rues qu’elle ne reconnaissait pas ou plus, avançait à l’instinct. Attentive à tous signes évocateurs d’un passé qui resurgissait par fragment, elle avançait sans jamais trouver la faille, celle qui dévoilerait l’accès au petit pont. Elle le cherche avec obstination ce petit pont qui la mettrait sur la voie. Elle sait qu’en le traversant, sur la droite, la route se déplierait devant elle, se révélerait comme dans le passé, comme dans son souvenir. Elle freine. Intersection. A droite ou à gauche ? Retour sur ses pas. C’est agaçant ! Elle est si proche pourtant. Nouvelle tentative. Repartir du parking des immeubles. Remonter la rue, tout droit. Rouler, rouler, rouler… trop loin. Rebrousser chemin. Il suffirait qu’elle repère enfin cette route introuvable, mais si proche. Elle la sent, la ressent, elle n’est pas loin. Elle le sait. Mais aujourd’hui, il faut l’admettre, la voie est sans issue.


[contribution à l'atelier F. Bon - Tiers livre 2018]

15/06/2018

6. noms propres

[construire une ville avec des mots]

Photo by Dominique Paillard

6. noms propres

Arrêt, Temps Passé. La voix enregistrée sur la bande audio annonce le prochain arrêt :Temps Passé.Et ça résonne dans sa tête, ça fait écho : Temps Passé, Temps Passé, Temps Passé, Temps Passé, Temps Passé, Temps Passé, Temps Passé…Combien de fois a-t-elle espéré qu’un événement extraordinaire se produise à cet arrêt de bus ? Temps Passé, rien qu’à l’évocation de ces mots, son esprit s’échappe vers un ailleurs imaginaire. Une pulsion invasive lui dicte de descendre, de s’engouffrer dans la rue du même nom et de traverser, au bout, le filtre fantastique. Rembobiner le film, voilà ce qu’elle convoite. Arrêter le temps et s’immerger dans le passé. Arrêt, Temps Passé. Se retrouver sur la route de Saint-Germain, passer sur le petit pont qui enjambe la rivière dont elle a oublié le nom, être dans l’attente d’apercevoir au bout de la route le virage à quatre-vingt dix degrés dans lequel se niche la demeure de son enfance. Saint-Germain, ce nom a toujours eu une résonnance particulière à ses oreilles. Etait-ce un lieu, une ville, un village, un homme, un religieux, un protecteur ? Comment savoir ? Saint-Germain était déjà inscrit en lettres majuscules sur le télégramme annonçant sa naissance, tel un sceau indélébile. Arrêt, Temps Passé. Et puis, il y avait le nom de ce chien, Yoff. Lorsqu’il était prononcé, ce nom lui évoquait quelque chose de mystérieux, comme le souvenir d’une terre lointaine dont elle n’avait pas encore conscience. Yoff ou les lointaines terres d’Afrique… Le gong de fermeture des portes du bus retentit dans l’indifférence générale. Au Temps Passésuccèdera le nom du prochain arrêt, puis du suivant et encore du suivant jusqu’au terminus de la ligne.


[contribution à l'atelier F. Bon - Tiers livre été 2018]

13/06/2018

5. B-Roll

[construire une ville avec des mots]

Photo by Dominique Paillard


5. B-Roll


Durant de nombreuses années, le soleil a peaufiné son œuvre. Ainsi, la peinture bleue de la porte d’entrée part en lambeaux et dessine une carte imaginaire incompréhensible où la matière desséchée côtoie l’essence même du bois mis à nu. Etrange cette vision. Entre les croutes de peinture, c’est comme un assemblage de canaux déstructurés qui lèchent au passage les rebords recroquevillés des différentes couches de couleurs. Les yeux se perdent dans ce dédale de rigoles dont le secret semble bien gardé.


[contribution à l'atelier F. Bon - Tiers livre été 2018]

12/06/2018

4. s’éloigner

[construire une ville avec des mots]


Photo by Dominique Paillard

4. s’éloigner


C’est comme si, immobile au bout de cette impasse, elle téléguidait un drone avec le désir de l’éloigner le plus haut possible de son point d’encrage, jusqu’à ce que son propre corps ne ressemble plus qu’à un noyau de cerise. Et tout au long de son ascension, le drone prend des instantanés de plus en plus flous, de plus en plus énigmatiques du lieu d’où il s’élève. Il est devenu ses yeux, ses oreilles. Un dédoublement s’opère. Elle devient sensible à la prédominance des couleurs froides. Les dégradés de bleu, de vert, de gris s’étalent sur les clichés tels des tâches impressionnistes. Et sur la bande son, des bruits amplifiés venant du sol s’échappe maintenant un léger murmure familier. Le vent, suppose-t-elle. Seules les odeurs se sont évaporées à cette distance, exceptées celles de sa mémoire. Ainsi, de cette expérience imaginaire, perdurera une multitudes de photos aux contours abstraits, une bande son New Age et un souvenir flou de senteurs emprisonnées dans le passé.



[contribution à l'atelier F. Bon - Tiers livre été 2018]

11/06/2018

3. se retourner

[construire une ville avec des mots]


Photo by Dominique Paillard

3. se retourner


D’un mouvement élégant du corps, se retourner et redécouvrir d’un regard plus concerné l’impasse déjà parcourue. Au bout : la rue. Alors, prendre le temps de se replonger dans le mouvement quotidien de cette artère débordante d’activités. Se laisser emporter par des odeurs d’épices qui cheminent jusqu’à cette voie sans issue et faire abstraction des émanations des pots d’échappement. Tendre l’oreille et réaliser que cette effervescence est étroitement liée à l’heure de pointe. Les véhicules encombrent la chaussée, les piétons le trottoir. Les moteurs vrombissent sur place et les chauffeurs klaxonnent d’impatience dès que le feu de signalisation repasse au vert. La rue devient une sorte d’orchestre où chaque instrument joue une partition de sons qui lui est insolite : interpellations, disputes, cris de joie, salutations, portes qui claquent, coffres de voiture qui se ferment violemment, clefs qui tombent sur le sol, un enfant en colère qui tapent des pieds, une sonnette de vélo qui souhaite de se faire entendre, les portes du tram qui se referment d’un « dong ! », le crissement des freins d’une voiture qui pile. Le trottoir déborde de passants. Ils se frôlent, se bousculent, se jettent des regards noirs, s’insultent parfois, rouspètent de la lenteur des pas imposée par les piétons qui les précèdent. Quelle folie ! Un autre monde à travers une lucarne : la sortie du bout de l’impasse.


[contribution à l'atelier F. Bon - Tiers livre été 2018]

10/06/2018

2. image

[construire une ville avec des mots]


2. image


photo by Dominique Paillard

Une image. Une image qui s’était perdue dans le passé. Aujourd’hui elle resurgit et réveille par son souvenir insolant un florilège d’instantanés oubliés. C’est comme une photographie en noir et blanc d’une résidence prise lors d’un matin lumineux. Elle semble maintenant si réelle, si proche, ouverte aux regards jadis anodins. C’est la même bâtisse, ou presque. Les volets sont clos, excepté  celui de la chambre à coucher du premier étage. Le soleil se reflète sur le vitrage opaque et caresse les doubles rideaux de sa chaleur printanière. Une gouttière descendante s’est déboîtée au fil des intempéries. La peinture bleue de la porte d’entrée, formée de deux battants, s’écaille et laisse entrevoir la couleur originelle du bois massif. La boîte aux lettres est saturée de prospectus. Depuis combien de temps ?



[contribution à  l'atelier F. Bon - Tiers Livre été 2018]

09/06/2018

cycle d’ouverture, un retour

1. revenir

[construire une ville avec des mots]


1. revenir
Photo by Dominique Paillard



Comment revenir alors qu’elle n’avait jamais souhaité partir ? 

Retour étonnant sur le lieu du souvenir. Revenir à la source. Revenir le cœur déchiré, mais libéré. Revenir jusqu’à l’épuisement de l’idée du retour. Revenir pour mieux vivre. Revenir pour exister une nouvelle fois dans ce lieu. Et cette déchirure au fond d’elle-même, toujours présente.

Tout semble pareil, mais si différent. Une vision opaque de couleurs fanées, délavées.

Et puis ce besoin profond de revenir sur les traces du passé pour l’actualiser, le réaliser, lui redonner sens. Partir à sa recherche. Retrouver la sensation même du souvenir qui devient l’incarnation du présent. Se dire que le temps s’est étiré jusqu’à déclencher cette envie d’aller à la rencontre du lieu idéalisé, du lieu empreinte, du lieu vérité. 

Tout semble pareil, mais si différent. Les odeurs du souvenir fusionnent avec celles d’aujourd’hui. Son esprit devient confus, les flagrances se mélangent, se mêlent, se diluent.

Lieu du télescopage : avant, après. Entre : rien. Le vide ou quelques bribes d’images diffuses. Revenir pour combler ce rien entre deux souvenirs. Fouler le sol présent et écouter l’histoire du passé qu’il veut bien dévoiler. Fermer les yeux pour mieux entendre les sons. Etre émue par la résurgence des voix familières. 

Tout semble pareil, mais si différent. Les sons, les voix, la musique d’autrefois lui font perdre de sens de l’équilibre. 

S’approcher, regarder, se projeter. Retrouver l’image du passé et la lier à celle de ce jour. Trouver les différences, tisser des liens. Mais rien ne peut faire revivre les représentations du passé. Le temps s’est écoulé sans état d’âme. La blessure ne s’est toujours pas refermée. 

Le lieu est matériellement là sans vraiment être présent au présent. Fait-il partie du passé pour toujours ? Non, il est bien ancré dans le réel, mais si différent à ses yeux. Est-ce bien lui ? Une étrange sensation de perte la saisit. Le lieu s’échappe de son corps, de son souvenir. Le détachement s’opère. La fracture est là. La différence a englouti son passé, effacé son désir de revenir. Devant elle, un autre lieu a surgit tapissé d’un étrange voile satiné qu’elle seule peut ressentir dans sa profonde intimité.



[contribution à  l'atelier F. Bon - Tiers Livre été 2018]