24/06/2018

12. intérieurs extérieurs


[construire  une ville avec des mots]


Photo by Dominique Paillard
12. intérieurs extérieurs


C’est un petit passage sans grand intérêt. Rien à y voir, rien à y faire. Il est pratique, c’est tout. Elle l’emprunte pour éviter un détour lorsqu’elle rend visite à son amie d’enfance. Verrière terne, faïence usée, tapis central fané. Façades de commerces désœuvrées recouvertes de papier journal. Portes entrebâillées. Seul un bar reste ouvert la journée. Deux tables orphelines empiètent sur le passage. Un serveur ancienne école, droit dans son costume trois pièces. Un temps suspendu à rien. Peu d’activité à l’intérieur même du passage, des chuchotis. Le regard glisse sur la lumière poussiéreuse. Pourtant, elle n’est pas la seule à traverser et retraverser dans un flux parfois plus tendu selon l’heure cet espace indéfinissable ouvert au public. 


[contribution atelier F. Bon - Tiers livre 2018]

23/06/2018

2ème cycle : flottements, renverses

11. lieu non lieu

[construire une ville avec des mots]

Photo by Dominique Paillard
11. lieu non lieu

Elle attend son bus. L’application QR code de son IPhone lui indique un passage dans 10 mn. Elle se cale contre un montant de l’abri bus et laisse son regard flâner sur les enseignes des commerces alentours… L’encadr’Heure,La Mie CâlinePoissonnerie MarcelAu Verger DélicieuxPMU… Tiens ! PMU. Pas un barPMU, un PMU tout court. Elle n’avait jamais remarqué ce petit espace coincé entre une boulangerie et un vendeur de couteaux. Sur la vitrine : heures d’ouverture de 10 heures à 21 heures, sauf le mardi et le vendredi fermeture à 23 heures. A l’intérieur, que des hommes. Certains étudient les cotes du jour en tournant et retournant les pages d’un journal déjà bien chiffonné. D’autres, le téléphone collé à l’oreille, sont dans l’impatience d’obtenir le bon tuyau. Les yeux rivés sur des écrans positionnés en hauteur, un petit groupe de parieurs suivent en retenant leur souffle le cheval sur lequel ils ont parié. Allez ! allez ! allez !hurlent-ils en un long crescendo dans la dernière ligne droite. Papiers jetés, déchirés, piétinés. Le pactole, ce n’est pas pour aujourd’hui ! Le bus arrive.


[contibution atelier F. Bon - Tiers livre 2018]

18/06/2018

10. compte triple

[construire une ville avec des mots]

Photo by Dominique Paillard
10. compte triple

Elle se levait, Malabar. Elle rêvait, Malabar. Elle mangeait, Malabar… 
Toute sa journée convergeait vers un objectif quotidien incontournable : le bureau de tabac et le moment où elle déposerait sa pièce de 50 centimes sur le comptoir : « Madame, s’il vous plaît, un Malabarrrrrr… ». L’objet tant convoité serait ainsi déposé devant elle. En devinant le parfum sucrée de la friandise tapisser sa muqueuse nasale, elle jubilerait. Impatiente, elle irait s’asseoir sur un banc. Puis, après avoir débarrassé le petit pavé rose de son papier d’emballage jaune, elle le tâterait, le malaxerait, réchaufferait la texture gourmande avant de séparer délicatement le double boudin rose en deux. La dernière étape serait la plus réjouissante : après avoir longuement mâché la volumineuse pâte et apprécié son goût inégalable, elle déglutirait d’un coup ce fabuleux jus au goût de fraise. Inimitable ! Puis viendrait le détail qui ferait vraiment la différence : la succession des plus belles et des plus grosses bulles ! Sentir la texture caoutchouteuse se répandre en éclatant autour de sa bouche et sur son nez, prendre le temps de tout récupérer avant de recommencer, puis terminer par décoller la décalcomanie du papier d’emballage et décorer sa peau de ce tatouage temporaire. De quoi prolonger le plaisir encore quelques heures avant de se coucher, Malabar 


[contribution à l'atelier F. Bon - Tiers livre 2018]
9. bande son
[construire une ville avec des mots]



Vidéo by Dominique Paillard

9. bande son


Ça commence par des voix, des voix familières qui la berçaient quand, le soir venu, elle s’endormait en boule sur le canapé. Ils étaient tous autour de la table, prolongeant un repas interminable, à s’interpeler, à s’apostropher, à se titiller, à s’opposer, à s’engueuler, à faire vibrer les murs. Les verres tintaient, les couverts s’entrechoquaient. Parfois, des zones de silence s’installaient. Alors, dans un demi sommeil, elle tendait l’oreille et se concentrait sur les respirations. Elle devinait les hochements de tête, les regards foudroyants ou langoureux. En apnée, elle attendait que la parole revienne, redonne vie à ce repas familial. La fenêtre était ouverte sur la rue. La nuit accentuait certains bruits, d’autres semblaient étrangement atténués. Des passants se croisaient en silence et l’écho de leurs pas glissait sur le trottoir et se diluait dans la nuit profonde. Elle percevait des sons étouffés comme des chuchotements qui s’échappaient du bar au coin de la rue. La chaîne d’un vélo grinçait. Une voiture se garait en faisant vrombir son moteur en surchauffe. Dans la salle à manger, les conversations avaient repris, à la fois monotones et feutrées comme si, à cette heure avancée de la nuit, les secrets de familles circulaient en catimini pour aller finalement se perdre au-delà de la fenêtre ouverte dans l’obscurité.


[contribution à l'atelier F. Bon  - Tiers livre 2018]

16/06/2018

8. il pleut

[construire une ville avec des mots]

Photo by Dominique Paillard

8. il pleut

Aujourd’hui, il pleut. Hier, le soleil se reflétait encore sur le vitrage opaque de la chambre à coucher. Aujourd’hui, il pleut. Les gouttes d’eau se jettent sur la façade de la résidence comme si une rage sournoise les habitait. Les murs ruissellent. La gouttière déboîtée à mi descente laisse s’écouler un flux continu d’eau dévalant du toit. Inondation. La peinture bleue de la porte d’entrée s’effeuille par petits lambeaux qui, tel un tas d’épluchures de matière colorée, s’entassent dans l’encoignure. La pluie ravage, la pluie mémoire, la pluie coupure. Il pleut et pourtant elle ne la voit pas, elle ne la sent pas, elle ne l’entend pas. Son regard est intérieur, tourné vers le passé, vers une image insolite où la vie semble ailleurs. Un ailleurs où les gouttes de pluie caressent son visage, inondent ses cheveux de fraîcheur, imprègnent ses vêtements d’une douce senteur. Il pleut. Elle ne la voit pas, elle ne la sent pas, elle ne l’entend pas. Elle est ailleurs.


[contribution à l'atelier F. Bon - Tiers livre 2018]
7. là tout auprès mais

[construire une ville avec des mots]

Photo by Dominique Paillard

7. là tout auprès mais

Le souvenir était toujours présent. Le nom de la ville, le passage devant des immeubles, l’étroite départementale, le petit pont enjambant le ruisseau et le virage au loin. Des flashes lui revenaient à la mémoire par saccade comme un film monté au début du siècle dernier. Les conditions semblaient être réunies pour atteindre son but. Mais tout finissait par se brouiller. Elle tournait en rond dans la ville : revenait sur ses pas, au niveau du panneau indicateur du nom de l’agglomération faisait demi-tour, entrait à nouveau dans la ville, empruntait des rues qu’elle ne reconnaissait pas ou plus, avançait à l’instinct. Attentive à tous signes évocateurs d’un passé qui resurgissait par fragment, elle avançait sans jamais trouver la faille, celle qui dévoilerait l’accès au petit pont. Elle le cherche avec obstination ce petit pont qui la mettrait sur la voie. Elle sait qu’en le traversant, sur la droite, la route se déplierait devant elle, se révélerait comme dans le passé, comme dans son souvenir. Elle freine. Intersection. A droite ou à gauche ? Retour sur ses pas. C’est agaçant ! Elle est si proche pourtant. Nouvelle tentative. Repartir du parking des immeubles. Remonter la rue, tout droit. Rouler, rouler, rouler… trop loin. Rebrousser chemin. Il suffirait qu’elle repère enfin cette route introuvable, mais si proche. Elle la sent, la ressent, elle n’est pas loin. Elle le sait. Mais aujourd’hui, il faut l’admettre, la voie est sans issue.


[contribution à l'atelier F. Bon - Tiers livre 2018]

15/06/2018

6. noms propres

[construire une ville avec des mots]

Photo by Dominique Paillard

6. noms propres

Arrêt, Temps Passé. La voix enregistrée sur la bande audio annonce le prochain arrêt :Temps Passé.Et ça résonne dans sa tête, ça fait écho : Temps Passé, Temps Passé, Temps Passé, Temps Passé, Temps Passé, Temps Passé, Temps Passé…Combien de fois a-t-elle espéré qu’un événement extraordinaire se produise à cet arrêt de bus ? Temps Passé, rien qu’à l’évocation de ces mots, son esprit s’échappe vers un ailleurs imaginaire. Une pulsion invasive lui dicte de descendre, de s’engouffrer dans la rue du même nom et de traverser, au bout, le filtre fantastique. Rembobiner le film, voilà ce qu’elle convoite. Arrêter le temps et s’immerger dans le passé. Arrêt, Temps Passé. Se retrouver sur la route de Saint-Germain, passer sur le petit pont qui enjambe la rivière dont elle a oublié le nom, être dans l’attente d’apercevoir au bout de la route le virage à quatre-vingt dix degrés dans lequel se niche la demeure de son enfance. Saint-Germain, ce nom a toujours eu une résonnance particulière à ses oreilles. Etait-ce un lieu, une ville, un village, un homme, un religieux, un protecteur ? Comment savoir ? Saint-Germain était déjà inscrit en lettres majuscules sur le télégramme annonçant sa naissance, tel un sceau indélébile. Arrêt, Temps Passé. Et puis, il y avait le nom de ce chien, Yoff. Lorsqu’il était prononcé, ce nom lui évoquait quelque chose de mystérieux, comme le souvenir d’une terre lointaine dont elle n’avait pas encore conscience. Yoff ou les lointaines terres d’Afrique… Le gong de fermeture des portes du bus retentit dans l’indifférence générale. Au Temps Passésuccèdera le nom du prochain arrêt, puis du suivant et encore du suivant jusqu’au terminus de la ligne.


[contribution à l'atelier F. Bon - Tiers livre été 2018]

13/06/2018

5. B-Roll

[construire une ville avec des mots]

Photo by Dominique Paillard


5. B-Roll


Durant de nombreuses années, le soleil a peaufiné son œuvre. Ainsi, la peinture bleue de la porte d’entrée part en lambeaux et dessine une carte imaginaire incompréhensible où la matière desséchée côtoie l’essence même du bois mis à nu. Etrange cette vision. Entre les croutes de peinture, c’est comme un assemblage de canaux déstructurés qui lèchent au passage les rebords recroquevillés des différentes couches de couleurs. Les yeux se perdent dans ce dédale de rigoles dont le secret semble bien gardé.


[contribution à l'atelier F. Bon - Tiers livre été 2018]

12/06/2018

4. s’éloigner

[construire une ville avec des mots]


Photo by Dominique Paillard

4. s’éloigner


C’est comme si, immobile au bout de cette impasse, elle téléguidait un drone avec le désir de l’éloigner le plus haut possible de son point d’encrage, jusqu’à ce que son propre corps ne ressemble plus qu’à un noyau de cerise. Et tout au long de son ascension, le drone prend des instantanés de plus en plus flous, de plus en plus énigmatiques du lieu d’où il s’élève. Il est devenu ses yeux, ses oreilles. Un dédoublement s’opère. Elle devient sensible à la prédominance des couleurs froides. Les dégradés de bleu, de vert, de gris s’étalent sur les clichés tels des tâches impressionnistes. Et sur la bande son, des bruits amplifiés venant du sol s’échappe maintenant un léger murmure familier. Le vent, suppose-t-elle. Seules les odeurs se sont évaporées à cette distance, exceptées celles de sa mémoire. Ainsi, de cette expérience imaginaire, perdurera une multitudes de photos aux contours abstraits, une bande son New Age et un souvenir flou de senteurs emprisonnées dans le passé.



[contribution à l'atelier F. Bon - Tiers livre été 2018]

11/06/2018

3. se retourner

[construire une ville avec des mots]


Photo by Dominique Paillard

3. se retourner


D’un mouvement élégant du corps, se retourner et redécouvrir d’un regard plus concerné l’impasse déjà parcourue. Au bout : la rue. Alors, prendre le temps de se replonger dans le mouvement quotidien de cette artère débordante d’activités. Se laisser emporter par des odeurs d’épices qui cheminent jusqu’à cette voie sans issue et faire abstraction des émanations des pots d’échappement. Tendre l’oreille et réaliser que cette effervescence est étroitement liée à l’heure de pointe. Les véhicules encombrent la chaussée, les piétons le trottoir. Les moteurs vrombissent sur place et les chauffeurs klaxonnent d’impatience dès que le feu de signalisation repasse au vert. La rue devient une sorte d’orchestre où chaque instrument joue une partition de sons qui lui est insolite : interpellations, disputes, cris de joie, salutations, portes qui claquent, coffres de voiture qui se ferment violemment, clefs qui tombent sur le sol, un enfant en colère qui tapent des pieds, une sonnette de vélo qui souhaite de se faire entendre, les portes du tram qui se referment d’un « dong ! », le crissement des freins d’une voiture qui pile. Le trottoir déborde de passants. Ils se frôlent, se bousculent, se jettent des regards noirs, s’insultent parfois, rouspètent de la lenteur des pas imposée par les piétons qui les précèdent. Quelle folie ! Un autre monde à travers une lucarne : la sortie du bout de l’impasse.


[contribution à l'atelier F. Bon - Tiers livre été 2018]

10/06/2018

2. image

[construire une ville avec des mots]


2. image


photo by Dominique Paillard

Une image. Une image qui s’était perdue dans le passé. Aujourd’hui elle resurgit et réveille par son souvenir insolant un florilège d’instantanés oubliés. C’est comme une photographie en noir et blanc d’une résidence prise lors d’un matin lumineux. Elle semble maintenant si réelle, si proche, ouverte aux regards jadis anodins. C’est la même bâtisse, ou presque. Les volets sont clos, excepté  celui de la chambre à coucher du premier étage. Le soleil se reflète sur le vitrage opaque et caresse les doubles rideaux de sa chaleur printanière. Une gouttière descendante s’est déboîtée au fil des intempéries. La peinture bleue de la porte d’entrée, formée de deux battants, s’écaille et laisse entrevoir la couleur originelle du bois massif. La boîte aux lettres est saturée de prospectus. Depuis combien de temps ?



[contribution à  l'atelier F. Bon - Tiers Livre été 2018]

09/06/2018

cycle d’ouverture, un retour

1. revenir

[construire une ville avec des mots]


1. revenir
Photo by Dominique Paillard



Comment revenir alors qu’elle n’avait jamais souhaité partir ? 

Retour étonnant sur le lieu du souvenir. Revenir à la source. Revenir le cœur déchiré, mais libéré. Revenir jusqu’à l’épuisement de l’idée du retour. Revenir pour mieux vivre. Revenir pour exister une nouvelle fois dans ce lieu. Et cette déchirure au fond d’elle-même, toujours présente.

Tout semble pareil, mais si différent. Une vision opaque de couleurs fanées, délavées.

Et puis ce besoin profond de revenir sur les traces du passé pour l’actualiser, le réaliser, lui redonner sens. Partir à sa recherche. Retrouver la sensation même du souvenir qui devient l’incarnation du présent. Se dire que le temps s’est étiré jusqu’à déclencher cette envie d’aller à la rencontre du lieu idéalisé, du lieu empreinte, du lieu vérité. 

Tout semble pareil, mais si différent. Les odeurs du souvenir fusionnent avec celles d’aujourd’hui. Son esprit devient confus, les flagrances se mélangent, se mêlent, se diluent.

Lieu du télescopage : avant, après. Entre : rien. Le vide ou quelques bribes d’images diffuses. Revenir pour combler ce rien entre deux souvenirs. Fouler le sol présent et écouter l’histoire du passé qu’il veut bien dévoiler. Fermer les yeux pour mieux entendre les sons. Etre émue par la résurgence des voix familières. 

Tout semble pareil, mais si différent. Les sons, les voix, la musique d’autrefois lui font perdre de sens de l’équilibre. 

S’approcher, regarder, se projeter. Retrouver l’image du passé et la lier à celle de ce jour. Trouver les différences, tisser des liens. Mais rien ne peut faire revivre les représentations du passé. Le temps s’est écoulé sans état d’âme. La blessure ne s’est toujours pas refermée. 

Le lieu est matériellement là sans vraiment être présent au présent. Fait-il partie du passé pour toujours ? Non, il est bien ancré dans le réel, mais si différent à ses yeux. Est-ce bien lui ? Une étrange sensation de perte la saisit. Le lieu s’échappe de son corps, de son souvenir. Le détachement s’opère. La fracture est là. La différence a englouti son passé, effacé son désir de revenir. Devant elle, un autre lieu a surgit tapissé d’un étrange voile satiné qu’elle seule peut ressentir dans sa profonde intimité.



[contribution à  l'atelier F. Bon - Tiers Livre été 2018]

25/05/2018

#5 diptyque - vers un écrit film

Photo by Dominique Paillard






vers un écrit film, #5 |  générique & expansion, avec Claude Simon
en partant de "leçon de choses"








Diptyque


Un profond silence s’échappe de cette pièce aux murs sombres et humides. Partout où l’attention se porte, c’est un décor uniforme de délabrement qui s’offre au regard. En dessous de la fenêtre, à gauche, la structure blanche du lit en métal forgé accueille un matelas de laine grisâtre à peine recouvert d’un drap chiffonné, mis en boule à son pied. Une veste défraîchie en lin clair pend laborieusement à la tête du lit. A côté, une malle en cuir vert amande, enduite d’une épaisse couche de poussière, attend depuis une éternité de dévoiler ses secrets. Au dessus, quatre clous ont été plantés dans un mur recouvert de papier journal jauni par les années, ils supportent difficilement des vêtements que l’empreinte du temps n’a guère épargnés. Dans l’enfilade, un meuble en bois bardé de coups et privé de sa patine témoigne d’une époque où la vie a dû s’arrêter brutalement. Une des portes est déboîtée de ses gongs et un tiroir est resté à moitié ouvert. Dedans, le vide. Au fond de la pièce, une table en bois gondolée supporte en son milieu un vase de couleur verte ébréché sur sa hauteur. Autour, quatre chaises différentes : trois en bois, une en ferraille. Les deux assises paillées sont défoncées et laissent entrevoir un trou plus ou moins important selon l’usure. L’assise recouverte d’un tissu sombre semble la plus en état, même si ce n’est qu’une illusion. La matière n’attend qu’un souffle fin pour s’éventer et laisser surgir le rembourrage de paille ou de laine. Construit avec des planches en bois mal rabotées et poussiéreuses, le sol, dans son instabilité avérée, parsemé de tâches indélébiles, est défoncé à de nombreux endroits. Le mur du fond est dans un état de délabrement avancé. La tapisserie délavée, déchirée par lambeaux, humidifiée puis séchée est recouverte de tâches dévoilant un univers aux formes impressionnistes. Au milieu du mur, une reproduction de Georges Washington est épinglée. Son regard semble veiller sur cet univers clos où les âmes se sont évanouies depuis des décennies. Sur la gauche, la porte d’entrée à la poignée ronde patinée se situe dans le prolongement d’une armoire en bois éventrée par le poids des jours écoulés. Elle est une invitation à s’évader pour laisser en paix un temps assoupi à jamais.

Un bruit sourd se fait entendre, la porte d’entrée claque. La poussière vole puis se redépose en fine pluie sur les meubles et le sol. Elle porte sur le lieu un regard circulaire. Attend. Sa respiration reprend un rythme régulier. D’un pas mal assuré, elle se glisse dans le temps suspendu de la pièce si silencieuse tout en se dirigeant vers le lit. Son regard effleure le drap froissé, sa main saisit la veste défraîchie. La poussière se repend sur le sol. Elle glisse ses doigts dans une poche du vêtement et en retire un mouchoir aux couleurs passées où les initiales LV sont minutieusement brodées. En reposant la veste, elle jette un regard vite au portrait de Georges Washington, lève les yeux au ciel, inspire et expire profondément tout en serrant avec délicatesse le précieux tissu sur son cœur. Et le temps se met en pause une nouvelle fois, comme s’il était complice de cette intrusion.


[contribution atelier François Bon - Tiers Livre]

15/04/2018

#4 fragment d'enquête - vers un écrit film

Photo by Dominique Paillard






vers un écrit film, #4 | quand Modiano mène l'enquête
faire récit de comment on va vers le récit, à partir du Dora Bruder de Patrick 
Modiano










Fragment d’enquête



Je les ai trouvées au fond d’une caisse en bois, sous une pile de vêtements d’enfant, dans l’arrière boutique d’un antiquaire de la rue Notre Dame. Quelques photos défraîchies en noir et blanc, aux bords dentelés. Elles sont empilées pêle-mêle dans une boîte à chaussures fragilisée par le poids des années. Je suis intriguée. La plupart des clichés représentent une famille, un couple et deux jeunes garçons.

Au dos de certaines photos, des dates, des lieux y sont inscrits, souvent au crayon de papier, parfois à la plume. Au hasard, je lis : Lisbonne 1953, juillet 41 (Lisbonne ?), Marseille 5.12.43, Marseille 22.08.43, Toulouse août 43, Sénégal 1959, Tarbes septembre 1943, G… 2.4.42, Casa Hôtel Marhaba 1957, Ile de Ré 1957, Pins 10.4.49.

Et puis une adresse à Dakar, avenue William Ponty, n° 103.

Au verso d’une carte menu, ces quelques mots : « A notre grand ca… de toute la famille – que 1957 te libère de tous ces ennuis !! » 

Au fond de la boîte, des cartes de visite :
Nom : John Tschirhart, Saint-Dizier
Au dos on peut y décrypter une adresse manuscrite : chez Mrs Louise Tshirhart, c/o Henry Loessberg, Route 1, Box 8, D…, Texas. La ville est illisible. Dunlap ? Dunlay ?
Nom : Dr Severo Do Amaral, cirurgia – ortopedia – ginecologia. Residencia : Tél. 27-9560
Hôtel Lebron TRU 75-52 – Métro Cadet

Une vie de famille en lévitation, des moments figés par le temps. Des visages, des regards inconnus s’étalent devant moi. Des secrets exposés, des codes inexpliqués se déplient sans que je sache définir réellement de quoi il s’agit. Des bouts de vie resurgissent de nulle part, déposés en tas dans une boîte insignifiante. Des existences endormies depuis si longtemps semble-t-il. 

Au dos d’une photo, une adresse attire mon attention : Pensoa York House, 32 rua das Janelas Verdes, Lisboa. Les battements de mon cœur s’accélèrent. Et si cette pension existait encore ? 

Je demande à l’antiquaire qui terminait une partie de Pacman sur son ordinateur (surprenant !) si je pouvais le débarrasser de cette boîte à chaussures avec l’intégralité de son contenu. Pour 1€ symbolique, je m’acquittais de ma dette et je rentrais chez moi, à grandes enjambées, avec mon butin sous le bras, avide d’en connaître davantage sur cette pension portugaise. 

Vite, je m’installe devant mon ordinateur, « Recherche Google » ! Je tape le début du nom « pensoa york… » et déjà ma recherche apparaît ! Sur la droite de mon écran s’affiche l’adresse exacte, R. das Janelas Verdes, 1200-691 Lisboa, Portugal suivie d’un numéro de téléphone, +351 21 396 2435. Je suis abasourdie. 4,2 étoiles/5 et 73 avis Google. 4,5/5 sur booking.com et 4/5 sur tripadvisor.fr. La pension s’est transformée en hôtel quatre étoiles à 150€ la nuitée (en moyenne). Whaou. J’ouvre une autre fenêtre dans Safari et je tape l’adresse dans la lucarne de recherche Google Map. Localisée ! à proximité des berges du Tage. Je zoome. Google street s’active. Je me retrouve virtuellement parlant dans la rue. Chaussée et trottoirs pavés. Je suis devant une façade couleur rouge bordeaux. L’entrée de l’hôtel est au numéro 32. Vue de dessus, la façade n’est qu’un simulacre, une protection. En passant cette porte, on se retrouve dans une cours arborée, le bâtiment imposant est sur la droite. En avançant un peu plus un joli patio se dévoile sur la droite. J’ai des doutes. Est-ce bien là ? Comment ce lieu a-t-il évolué depuis les années 40 ? Je ne trouve rien sur le net. C’est décevant. 

Je saisis la boîte à chaussures posée sur la table de la cuisine et me replonge dans l’examen de toutes les photos à la recherche d’une autre piste.


[contribution atelier François Bon - Tiers Livre] 

19/02/2018

#3 bloc-paragraphe - vers un écrit film


Photo by Dominique Paillard






vers un écrit film, #3 | le "comment j'ai fait" de 
Marguerite Duras
revenir sur l'instant même du saut dans le "faire" en décrivant le contexte qui le
précède








Bloc-paragraphe


Comment j’ai fait ?

Au début je n’ai pas fait. Ou si peu. Rien de bien précis. Mais rien, en fait. Un mouvement anodin, insignifiant. Rien. Cependant, une petite voix résonnait en continu dans ma tête. Elle me dérangeait cette petite voix. Je n’arrivais pas à l’identifier. Le désespoir me rongeait. Des images venaient se fracasser dans mon imaginaire, narguaient ce qui aurait pu être un début de quelque chose et disparaissaient sans qu’une forme d’identification ait laissé une empreinte. Rageant. Un malaise intérieur grandissait en moi, envahissait tout l’espace, l’étranglait. La recherche d’une voie libératrice m’obsédait, habitait mes questionnements, les façonnait parfois, les orientait. J’étais prisonnière de mes pensées, de mon effondrement. Le café avait un goût de non retour. La rue se vivait au-delà de la vitre embuée, sans moi. C’était au début et je n’avais rien fait. Pas encore. Alors, comment j’ai fait pour faire ? D’abord, il y a eu l’espace. Des sons ont commencé à envahir cet environnement étriqué puis généreux, ce qui a permis aux sons de se multiplier. Et puis, j’ai pu entendre les fréquences, les écouter avec intérêt. C’était comme si les étapes d’un début de quelque chose se mettaient en place. Je crois me souvenir que les pluies avaient cessé à cette époque. Le froid était moins mordant, les manteaux ouverts aux courants d’air rafraîchissants. Les sons sont devenus des voix. Terminés ces ensembles phoniques lancinants du début. Laissez-moi entendre ces harmonies. Ensuite, il y a eu un lieu. Un quai et l’eau par-dessus le quai et la corde au-dessus de l’eau et le quai qui se retrouve submergé par cette vague orpheline qui n’en finit pas de se déployer en-dessous de la corde tendue. Et là, il fallait choisir : se laisser déborder ou terminer de lire le journal à la terrasse du café. Puis l’eau s’est retirée, le choix s’est fait par aspiration. Il y a peut-être ici un début de commencement du « comment j’ai fait ». Alors, j’ai laissé faire. J’ai laissé l’ailleurs m’envahir, la vague m’apprivoiser. J’ai laissé les visages se multiplier. J’ai laissé la marée vivre au rythme de son flux et reflux. D’ailleurs avais-je le choix ? J’ai aimé ça. La peur au ventre, j’ai cédé. J’ai aimé ça encore. Je me suis offerte au « faire », mais je ne sais toujours pas comment.



[contribution atelier François Bon - Tiers Livre]

17/02/2018

#2  j'ai trois souvenirs de films - vers un écrit film

Photo by Dominique Paillard
         




Vers un écrit film, #2 | "j'ai trois souvenirs de films
de ce que le film ouvre aux outils de l'écriture narrative
     









J’ai trois souvenirs de films

# Moissac # 1966
Le premier remonte à mes toutes jeunes années. Je me souviens d’une grande boîte posée sur une petite table. Les angles de l’écran étaient arrondis et lorsqu’il s’allumait, une image en noir et blanc s’animait. Juste avant l’heure du coucher, je regardais, fascinée, Bonne nuit les petits. Et c’est juste à la fin, au moment crucial où le marchand de sable lançait la poudre de sommeil et que Nounours remontait sur le nuage blanc en disant « faites de beaux rêves », qu’inévitablement je fondais en larmes. 

# Arcachon # 1977
Le second me ramène à la sortie de Diabolo menthe. C’était en période hivernale, pendant des vacances, je crois. A l’époque, c’est mon grand-père qui m’amenait au cinéma. J’étais fière qu’il accepte de partager ces moments particuliers avec moi, même si les films n’étaient pas toujours à son goût ou de son âge !

# Paray-le-Monial # 1980
Le troisième me renvoie dans une petite salle de province aux fauteuils rouges inconfortables. De celles qui ne proposent qu’un film à l’affiche le week-end et qu’il ne faut surtout pas manquer au risque de ne jamais le revoir. Je me souviens du regard surpris de mon père lors de la projection de La Cité des femmes de Fellini. Lui qui ne considérait pas le cinéma comme son passe-temps favori était ressorti quelque peu déstabilisé par la vision de ce film. Des années plus tard, il lui arrivait encore de l’évoquer.



[contribution ateliers François bon - Tiers Livre]

16/02/2018

#1 Interview - vers un écrit film

Photo by Dominique Paillard






"vers un écrit film, #1 | un renversement Koltès
Koltès écrit le film qu'il ne fera pas, on 
prend un fragment de film pour en faire 
écriture"









Interview

Visage
00’33’’Gros plan fixe sur un visage, ridé. Celui d’une femme. 
Cheveux châtain foncé, fins et longs, tirés en arrière et certainement retenus par une barrette.
Une paire de lunettes ovales, monture métallique.
Seule marque de maquillage : un trait noir au dessus de ses yeux sombres en guise de sourcils.
Et lorsqu’elle commence à parler, sa bouche fine laisse entrevoir l’existence d’une seule dent dépassant sournoisement de sa mâchoire supérieure, comme si elle était suspendue et souhaitait effectuer un numéro d’équilibriste.
Elle s’exprime en remuant la tête de bas en haut et en articulant.
Elle se présente : «  Mon nom est T., j’ai 73 ans. »

Ecran noir
00 :43 Musique (accordéon ?). Son nom apparaît, à droite de l’écran, lettres blanches sur fond noir.

La rue
00 :48 Large. Plan fixe et même musique au thème répétitif. La caméra s’est posée au centre de la rue et fixe le point d’horizon. Dominante de jaune et de vert.
De chaque côté, surplombant quelques résidences, de grands feuillus. L’ombre des feuillages frémissant sous le vent caresse l’asphalte. Deux voitures sont garées le long du trottoir, à gauche. De petites barrières en bois blanc délimitent les propriétés.

La porte
00 :53 Gros plan fixe sur la boîte aux lettres suspendue à côté de la porte. N° 18. Au dessus de la boîte aux lettres, une affichette retenue par un large ruban adhésif gris. Une inscription est ajoutée à droite d’une croix coloriée en orange :
Dieu est mon co-pilote
L’ombre d’un arbuste se reflète sur la vitre de la porte.

La femme
00 :56 Mouvement de caméra qui descend vers la femme assise dans un fauteuil de jardin en métal blanc, devant son porche. Mains et jambes croisées, la tête légèrement inclinée sur sa droite, à gauche pour nous. Elle porte une robe longue à dominante noire sur un chemisier rouge à manches longues, des chaussettes blanches dans des chaussures ouvertes sombres.
Toujours la même musique, le même instrument, le même thème.
01 :05 Gros plan sur son visage mat baigné par le soleil. Les yeux, interrogateurs, fixent l’objectif. Une mèche de cheveux voltige sur son front.
Fondu.
01 :10 Format paysage.
Prise de son en direct. Le vent souffle. On l’entend dans le micro.
Theresa est toujours assise dans la même position et parle d’une voix posée, distincte.
Derrière elle, on devine le porche da sa maison en bois. On y retrouve un canapé bas aux coussins dépareillés, une plante dans un grand pot en terre, une table basse en bois où sont posés deux abris bois pour oiseaux (l’un gris, l’autre rouge), un sac plastique, des rubans, un chapeau de paille.
Elle se présente, parle d’elle, de sa vie.
01 :20 Gros plan sur son visage. Il lui manque des dents à la mâchoire supérieure, seule une incisive reste visible, toujours la même. 
01 :34 Plan plus large. Elle raconte l’histoire de sa vie. Elle aime l’écrire et aussi écrire des poèmes.
Les cinq incisions dans son récit :
01 :45 Contre plongée sur les mains de Teresa. Gros plan d’une photo de mode dans un magasine.
02 :13 Plan fixe et rapproché sur les mains de Teresa. Bruit d’une bobine qui film. Au moins trois bagues à chaque main, certains doigts portent plusieurs bagues. Elle range avec précipitation une feuille pliée en boule dans un petit sac de toile.
02 :42 La camera montre un poème écrit par Theresa, signé de son nom.
03 :11 Elle montre l’autre côté de son texte.
03 :54 Idem. Gros plan sur les mains et la feuille.
Elle parle, évoque sa jeunesse, son mariage, sa maison, le cinéma, l’écriture, Dieu, la drogue, la solitude.

Fin
04 :21 Prise de vue de sa maison de l’autre côté de la rue. Grand angle, déformation de l’image fixe. Un pick-up noir traverse l’écran de gauche à droite.
Musique : harmonica.
04 :30 Zoom avant sur Teresa, mise au point saccadée, puis gros plan de son visage.
Fondu. 
04 :29 Ecran noir.


[contributions à l'atelier François Bon - Tiers Livre]

01/02/2018

SANS DETOUR, LE RETOUR DU DETOUR 

Photo by Dominique Paillard

"LA FORCE DE L'ECRIRE EST D'ABORD DANS LE TEMPS QU'ON RETIENT L'ECRITURE"

(M O ? p.40)


01/04/2014

Je n'ai plus confiance au passé qui détruit mon présent et hypothèque mon avenir.

28/03/2014

Sur le balcon j'ai vu, l'air était redevenu immobile et la mer de nouveau s'était endormie.
L'été 80, Marguerite Duras

Je me suis alors assise sur la chaise longue, un léger plaid délicatement posé sur mes jambes nues. Le silence m'enveloppa. Il devint plus profond, plus intense lorsque je fermais les yeux.

20/03/2014

Sous la nuit, sous les mois qui voulaient tant m'écraser, et de l'autre côté des murailles de papier, d'acier et de verre néolibérales, je suis là si fatigué que je n'arrive pas à dormir.

"où que je sois encore…, Arnaud Maïsetti, Seuil, 2008

Perte du sommeil. Fatigue chronique. Sa vie aujourd'hui: le chaos. Reconstruction/"no" perspectives. L'abandon, cette trace imprimée dans les mois passés. Tentative de rebondir… Le mal a surgit: arrogant, humiliant. Espoir. Douleur impudique. Survie. Trahison. Pardon? Faut vivre avec… De l'autre côté, un mur bétonné. De ce côté, l'incertitude, la fragilité d'un regard mouillé.
Elle vacille. Ne sait plus, ne se retrouve plus.
Sous la nuit, une colère muette gronde et n'en finit pas de l'asphyxier. Elle est là si abimée, où qu'elle soit encore…

28/02/2014

Elle ne dit pas un mot pendant tout le chemin.

Pourquoi parler? Pourquoi exprimer des sentiments qui ne seront pas écoutés? Autant se taire, enfouir cette émotion qui s'empare de tout son être, qui déchire son âme fragile, qui dévaste son cœur. Elle aimerait pourtant déverser tout ce flux encombrant dans un espace dédié, mais ce n'est pas encore le moment. Elle le sent et fait le choix de subir. Pourtant, elle se berce continuellement de mots apaisants, mais leur puissance n'est pas encore souveraine et elle doit garder espoir. Son jour viendra. 



Voltaire, L'Ingénu, 1767